Affaire Khadjiev: un dénouement qui se rapproche

Contrôlé positif à la trimétazidine aux mondiaux 2019, le lutteur Français Zelimkhan Khadjiev a fait appel en juillet dernier de ses quatre ans de suspension pour dopage auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS). Il veut contraindre l’Agence mondiale antidopage (AMA) et la fédération internationale de lutte, à l’origine de la sanction, à s’expliquer devant le TAS. Problème, l’AMA rechigne et la précédente audience a été reportée. Elle devrait enfin avoir lieu dans les prochains jours. Retour sur cette affaire controversée.

Zelimkhan Khadjiev ne sait pas encore s’il pourra entendre un jour « la Marseillaise » résonner sur un podium. Un rêve qu’il avait vu s’éloigner il y a un an, en 2019 après un contrôle positif à la trimétazidine. Le lutteur français, médaillé de bronze aux derniers mondiaux et unique tricolore à s’être qualifié pour les Jeux olympiques de Tokyo a été suspendu quatre ans par la fédération internationale (UWW).

L’éclaircie avant la tempête

À Noursoultan, la capitale du Kazakhstan, l’équipe de France de lutte était passée tout près du zéro pointé en 2019. C’est un lutteur de style libre, Zelimkhan (ou Zelim) Khadjiev, qui a considérablement amélioré le bilan des tricolores. À 25 ans, il a remporté sa première médaille de bronze mondiale, dans la catégorie des – 74 kg, en battant sur le fil le Kazakh Daniyar Kaisanov. Par la même occasion, il s’est octroyé son billet pour les prochains Jeux olympiques de Tokyo. Seulement, 2 mois après sa victoire, il s’est vu être suspendu provisoirement en raison d’un contrôle positif à la trimétazidine, plus connu sous le nom de Vastarel. 

En février 2020 c’est Le Parisien qui révèle l’information par laquelle le jeune lutteur risque jusqu’à 4 ans de suspension. C’est la sanction que lui proposait alors l’ITA (International Testing Agency), la fondation suisse indépendante à qui la Fédération internationale de lutte a délégué son programme antidopage. D’après le Code mondial antidopage, Khadjiev avait la possibilité d’accepter ou de refuser la sanction. Le lutteur refuse alors naturellement en expliquant avoir pris « un produit à des fins uniquement antalgiques, sans savoir qu’il pouvait avoir un effet positif en cas de contrôle. » Toutefois en juillet dernier le verdict tombe, le Franco-Daghestanais est condamné à quatre ans par la chambre disciplinaire de la Fédération internationale de lutte.

« Il apparaît comme illusoire de vouloir trouver un intérêt dans l’amélioration de la performance sous trimétazidine. »

La décision de l’UWW est vivement contestée. L’avocat du lutteur, Me Jacques Boedels, dépose donc le lendemain une déclaration d’appel auprès du TAS visant la fédération internationale et désignant au passage l’AMA comme « intervenante forcée. » Il plaide « la nullité de la sentence pour violation des droits de la défense, manque de base légale et violation des règles antidopage », assortie « d’une sanction financière à l’encontre de l’AMA d’un million d’euros pour le préjudice subi ». En retour, l’Agence, irritée à l’idée de devoir répondre aux questions du TAS, déclare que le règlement de la fédération internationale « ne prévoit en aucun cas qu’un athlète puisse saisir le TAS d’une demande contre l’AMA ». Côté UWW, on avait souligné que la substance figurait bien sur la liste des produits interdits. La faute étant constituée, pas possible de contester. Une ligne de défense qu’ébrèche l’éditorial du Pr. Kintz.

C’est dans un éditorial publié en septembre dans la très sérieuse revue scientifique Toxicologie Analytique et Clinique, que Pascal Kintz, toxicologue figurant parmi les experts en médecine légale les plus réputés au monde aborde le sujet de la trimétazidine. Pour ce Strasbourgeois pressenti il y a cinq ans pour diriger le laboratoire antidopage de Châtenay-Malabry avant de renoncer, « les nombreux effets de type parkinsoniens (de la trimétazidine, NDLR) ne semblent pas être en mesure ni d’être de nature à favoriser un usage chez les sportifs ». De plus, « toutes les études sur la tolérance à l’effort physique ont été réalisées chez des sujets malades, souvent en association avec d’autres molécules actives comme les bétabloquants mais aucun sportif n’a jamais été évalué », explique-t-il. Du coup, « il apparaît comme illusoire de vouloir trouver un intérêt dans l’amélioration de la performance sous trimétazidine.(…) Il n’existe donc pas, dans la littérature médicale internationale, d’étude permettant d’appréhender le caractère dopant de la trimétazidine, écrit en conclusion Pascal Kintz. Si l’AMA dispose de ces informations, elles n’ont en tout cas pas été partagées. »

L’agence mondiale antidopage (AMA) aux abonnés absents

L’Agence mondiale antidopage (AMA) n’apportant aucune preuve scientifique du caractère dopant de la trimétazidine, Khadjiev a donc cité devant le TAS la fédération internationale de lutte, et a appelé l’AMA, cette dernière ayant inscrit cette substance sur sa liste des produits interdits. Or, déplore le lutteur, le greffe du TAS se refuse à convoquer l’AMA à l’audience. C’est pourquoi, pour tenter de l’y contraindre, il a demandé à être placé sous la protection du tribunal, afin de voir ses droits à un procès équitable garanti. « De manière tout à fait inattendue, le greffe du TAS a fait en sorte depuis le début de l’appel de ne jamais convoquer l’AMA et de la tenir systématiquement éloignée de la procédure, déplore dans son mémoire d’incident Me Jacques Boedels, l’avocat de Khadjiev. Cette manière de procéder constitue une violation grave et délibérée des droits de l’appelant dans le but de protéger l’AMA et de lui éviter de rendre compte de ses erreurs. » À plusieurs reprises, le conseil du lutteur a vainement demandé à l’agence de fournir des preuves de l’existence d’études concernant l’effet dopant de la trimétazidine, sans avoir de suite.

La première audience au Tribunal arbitral du sport, prévue le 8 janvier 2021 a été reportée. Son greffe semble toujours réticent à convoquer l’AMA à l’audience. Son absence « s’explique par les relations visqueuses présidant aux relations entre l’ITA ((International Testing Agency, constituée par le CIO, NDLR) l’AMA et le TAS », rapporte Me Jacques Boedels, à L’Equipe. Le refus de sa convocation « alors que mon client l’a expressément appelée en cause d’appel […] se justifie par le souci de ne pas la mettre en difficulté. »  À noter également le fait qu’aucun spécialiste de pharmacologie ne figure au nombre des témoins annoncés par l’ITA, uniquement des juristes.

Dans son mémoire d’appel auprès du TAS, Khadjiev, déchu de sa médaille de bronze depuis sa suspension et privé de sa qualification pour les prochains Jeux olympiques, réclame notamment à l’AMA un million d’euros de dommages et intérêts en raison du préjudice subi. Sous réserve de changement de dernière minute, l’audience prévue en visio-conférence aura lieu à la fin du mois et sera présidée par le Luxembourgeois Jacques Radoux, avec comme arbitres l’avocat Espagnol Me Bernardo Cremades et le professeur Italien Luigi Fumagalli.

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