Salvador-Honduras 1969 : le match de football qui a déclenché une guerre

On l’a appelée « la guerre du football » ou « la guerre des 100 heures. » Un vrai conflit aussi bref que sanglant qui a causé la mort de plusieurs milliers de Latino-américains. Retour sur un match, catalyseur d’une guerre.

De tout temps, l’Homme a pris l’habitude de régler ses conflits par des guerres. Les démonstrations de forces armées se retrouvent sur tous les continents et à toutes les époques. Bien souvent, l’évènement déclencheur n’est que la goutte qui fait déborder un vase déjà trop rempli. La « guerre du football » s’inscrit dans la même lignée, sur un continent où la frontière entre adoration et folie est aisément franchie. Ce terme est utilisé par le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski pour décrire un conflit armé qui coûta la vie à des milliers de personnes quelques jours après la rencontre.

Une décennie de tensions

Lorsque le conflit ouvert éclate en 1969 entre le Honduras et le Salvador, la situation entre les deux pays est extrêmement tendue depuis une décennie, et ce pour de multiples raisons. La petite superficie du Salvador (seulement 23 000 km²) oblige son gouvernement à organiser une réforme agraire afin de mieux encadrer la redistribution des terres. Comme les inégalités entre classes sociales se font de plus en plus criantes, 300 000 Salvadoriens fuient leur pays afin de trouver de meilleures conditions d’existence. Ils se dirigent alors en masse vers les frontières voisines honduriennes dès 1961. Dans un premier temps, ils sont accueillis avec le sourire puisque la grande superficie dans laquelle ils arrivent a besoin de bras pour cultiver la banane en quantité industrielle.

En bleu, le Honduras et ses 3 millions d’habitants pour 120 000 km2. En rouge, le Salvator et ses 4 millions d’habitants pour 23 000 km2.

Le général Arellano, qui est au pouvoir au Honduras, va commencer à accuser les Salvadoriens de « coloniser  » son pays. Une politique de persécution à l’encontre des immigrés salvadoriens est instaurée et appuyée par la presse, exacerbant la haine entre les deux pays. De nombreuses familles sont renvoyées au Salvador à partir de 1968, certaines étant mêmes assassinées par la Mancha Brava, une milice hondurienne profondément anti-Salvador. De l’autre côté de la frontière, ces violences font grimper l’hostilité envers le Honduras. En 1967, des troupes en provenance du Salvador s’étaient déjà introduites en territoire hondurien pour protester contre la politique menée par Arellano. Les États-Unis, déjà, interviennent pour éviter que cela ne parte en affrontements. En 1968, les titres de propriété ne sont plus délivrés depuis longtemps aux Salvadoriens, et le Honduras entame alors sa vague d’expulsions. Des centaines de familles sont chassées. Ces expulsions sont de plus en plus violentes et de plus en plus régulières en 1969. Arellano, côté hondurien, et Fidel Sánchez Hernandez, côté salvadorien, sont poussés à la guerre par leurs hauts militaires.

Une famille salvadorienne expulsée du Honduras. Photo :(home.bt.com)
Une famille salvadorienne expulsée du Honduras. Photo (home.bt.com)

Juin 1969

Arrive le mois de juin 1969. Dans ce climat hostile, le hasard décide de faire s’affronter les équipes des deux pays pour une place à la Coupe du Monde de football 1970 qui se déroulera au Mexique. Le match aller a lieu le 8 juin 1969 à Tegucigalpa, la capitale hondurienne. La nuit précédant la rencontre, les supporters des Catrachos mènent la vie dure aux visiteurs et défilent sous l’hôtel des joueurs du Salvador avec explosions de pétards, jets de cailloux sur les vitres et concerts de klaxons. Exténués, les Salvadoriens s’inclinent logiquement 1-0. Cette défaite est très mal vécue au pays et provoque même le suicide d’Amelia Bolanos, 18 ans, qui n’aurait « pas supporté que la patrie soit mise à genoux » selon le journal salvadorien El Nacional. La mort de la jeune fille est instrumentalisée par le pouvoir pour faire grimper la xénophobie envers le Honduras. Après des obsèques nationales retransmises à la télévision et auxquelles l’ensemble du gouvernement et de l’équipe de football ont assisté, le Salvador se prépare à accueillir son voisin pour le match retour qui a lieu le 15 juin.

Une semaine plus tard, les rôles s’inversent : les Honduriens voient leur premier hôtel brûler puis subissent le même régime de privatisation de sommeil. À domicile, le Salvador l’emporte par 3 buts d’écart et, sur le chemin du retour, deux supporters visiteurs meurent dans des bagarres à la frontière pour rentrer au pays. La différence de buts n’ayant à l’époque aucune importance, cette victoire oblige l’organisation d’une troisième rencontre sur terrain neutre, dans un climat toujours plus délétère. Après avoir dénoncé les persécutions subies par ses ressortissants auprès de l’Organisation des États Américains (OEA), le Salvador rompt ses relations diplomatiques avec le Honduras le 27 juin 1969. Le lendemain, les deux équipes se retrouvent à Mexico pour ne se disputer, en théorie, qu’une place en barrages pour la Coupe du Monde 1970. Pendant le match, les deux équipes se rendent coup sur coup sans parvenir à se départager. Le Salvador s’impose finalement 3-2 en prolongations d’une rencontre rythmée par des violences en tribunes et des accusations de tricherie provenant du camp hondurien. La tension entre les deux pays est alors à son point culminant.

L’après-match

À la sortie du stade, beaucoup de blessés, quelques morts, et des hôpitaux bondés. La tension est à son comble et un peu moins de 15 jours plus tard, le 14 juillet, la guerre commence officiellement. Devant le silence de l’OEA, le Salvador envahit le Honduras et s’enfonce clairement dans le territoire hondurien. L’aéroport de la capitale est bombardé. Trois jours plus tard, le Honduras bombarde la plus grande raffinerie du Salvador. Le conflit s’essouffle et dès le 19 juillet, plus aucun coup de feu. Mais les deux pays sont têtus. Il faut attendre le 3 août pour que le Salvador se retire des terrains conquis, et 1980 pour qu’un vrai traité de paix soit signé. Au final, entre 3 000 et 6 000 morts, 15 000 blessés et environ 100 000 Salvadoriens chassés du Honduras.

S’il est aujourd’hui connu en Europe sous le nom de « guerre du football », les Sud-américains préfèrent parler de « guerre des 100 heures » en référence à sa durée très brève. Le match Salvador-Honduras a bien sûr eu une incidence sur la situation géopolitique dans la région. Pourtant, avec le contexte de départ, on peut légitimement penser que la guerre était inévitable. Dire qu’un match a déclenché la guerre, ce serait nier toutes les divisions économiques, sociales et ethniques qui préexistaient. Le ballon rond n’a été que le catalyseur de tensions anciennes, dans un continent où le foot est bien plus qu’un sport. Comme toute passion, le football reflète les excès des hommes, pour le meilleur… et pour le pire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *