Shavarsh Karapetyan : récit d’un héros oublié

Shavarsh Karapetian, multiple champions soviétique d’origine arménienne de la nage avec palmes, n’a pas hésité à sacrifier sa carrière pour sauver à lui seul de nombreuses vies. Récit d’un héros oublié, immense athlète et fierté d’une nation.

25 secondes. C’est le temps qu’il aura fallu pour Shavarsh Karapetyan afin de sauver la vie d’une personne. Ce nageur arménien de haut niveau a hypothéqué sa carrière sportive pour remonter des corps coincés dans un lac à Erevan. Il plongea près de 40 fois dans les eaux sombres et froides, retirant ainsi 37 personnes du lac. Malheureusement, seules 20 personnes parmi celles que Shavarsh avait secourues purent être sauvées.

Une froide matinée de septembre 1976 

Le 16 septembre 1976, Shavarsh Karapetyan, 17 fois champion du monde, 13 fois champion d’Europe et 7 fois champion de l’URSS fulmine. Non retenu dans l’équipe d’URSS pour les premiers championnats du monde de la spécialité, décision politique en raison de son pays d’origine, le garçon apaise sa frustration en courant avec un sac de sable sur le dos à Erevan, en compagnie de son frère Kamo, également nageur à palmes. À la sortie d’un virage, Karapetyan voit un trolleybus (sorte de tramway à un seul wagon) sortir de la route et disparaître dans l’eau polluée du lac Erevanian. Aucune hésitation. Shavarsh plonge. Vite rejoint par son frère, ils vont tout faire pour sauver un maximum de vies dans l’espoir que certains auront trouvé une poche d’air pour résister.

La cause exacte de l’accident survenu durant une froide matinée, demeure inconnue. Les uns prétendent qu’un passager s’en serait pris au chauffeur suite à un vif échange verbal, amenant celui-ci à perdre le contrôle de son véhicule. D’autres soutiennent que le chauffeur aurait eu une crise cardiaque. « C’était effrayant au début. J’avais entendu un bruit énorme, comme si une bombe avait explosé. J’ai failli me noyer plusieurs fois. Je pouvais imaginer l’angoisse de ces 92 personnes et je savais comment elles pouvaient mourir, » déclara Shavarsh à l’agence Pravmir.

Un sauvetage héroïque

Plongés à 10 mètres de profondeur, les passagers furent pris au piège dans un sarcophage d’acier. Shavarsh dut tout d’abord briser une vitre pour donner aux gens une chance de s’échapper. Malgré des conditions de visibilité presque nulle, en raison du limon remontant par le bas, il frappa la vitre avec son pied aussi fort qu’il put, pour les extraire. Il y avait de grandes chances pour que ces gens en train de se noyer s’accrochent instinctivement à leur sauveteur et l’entraînent vers le fond, mais nageur avec palmes de profession, Shavarsh savait qu’il valait mieux les laisser le submerger. À un moment donné, la personne en train de se noyer aurait le réflexe de partir et d’essayer de nager vers la surface. C’est alors qu’il pouvait attraper et extraire la victime hors de l’eau. À la surface, son frère était alors chargé de la faire atteindre le rivage.

Pour maximiser sa réussite, le nageur use d’hyperventilation : cinq respirations profondes avant de rentrer en apnée. Il plongea près de 40 fois, entrant et sortant à travers des bris de verre, contraint de chercher à tâtons des gens dans l’obscurité. En plongeant une dernière fois, sur le point de s’évanouir, il émergea en se cramponnant à un coussin qu’il avait pris pour une victime. « J’ai longtemps cauchemardé sur ce coussin. J’aurais pu sauver la vie de quelqu’un, » confiera Chavarch à la chaîne russe, TV1. Cependant il retira tout de même 37 personnes du lac, et neuf autres s’échappèrent d’elles-mêmes à travers la vitre brisée. On retrouvera 40 corps sans vie dans le wagon, remonté grâce aux bras de grue installés dans l’eau par Shavarsh et Kamo.

L’opération de sauvetage sur le lac d’Erevan

La fin d’une carrière sportive

Après ce drame Karapétian fut hospitalisé avec les victimes de cet accident. Une fièvre septique, une double pneumonie et une prostration nerveuse mirent ses jours en danger. L’effet combiné de l’eau froide et les multiples lacérations des éclats de verre, l’ont plongé dans le coma pendant 45 jours. Lorsqu’il fut enfin libéré, Shavarsh reprit l’entraînement, mais nager sous l’eau résonnait douloureusement dans ses poumons. L’athlète refusa cependant de prendre sa retraite sans avoir décroché une nouvelle médaille. Lors du championnat suivant, il nagea dans une sorte de brume, tandis que son frère Kamo courait le long de la piscine, prêt à sauter au cas où il eût soudain perdu conscience. Mais le nageur arménien arriva le premier et établit un nouveau record du monde. Finalement, le nageur dut abandonner ce sport, il n’arrivait plus à supporter d’être sous l’eau. Il en avait la nausée. Celui qu’on appela autrefois le « poisson rouge » et « l’amphibie » tenta de devenir entraîneur, mais deux mois seulement passèrent et il partit travailler dans une usine de composants électroniques. L’histoire de ce sauvetage héroïque, transmis de bouche à oreille, devint une légende urbaine à Erevan, alors que la presse soviétique passait sous silence ce genre d’accident.

Il faudra un article de la Komsomolskaya Pravda, six ans plus tard, puis un autre de la Literaturnaya Gazeta pour apprendre son rôle. Il est alors fait titulaire du « badge d’honneur », distinction civile moins prestigieuse que le titre, qu’il aurait mérité, de « héros de l’Union soviétique ». Même sa femme, Nelli, n’apprendra la chose qu’à travers la presse : « Je lui ai expliqué : ‘‘On est là pour faire des bébés, pas pour se raconter des histoires’’. » Près de 30 ans plus tard, celui qui a porté la flamme olympique des JO de Sotchi en octobre 2013 ne regrette rien. « Cela n’aurait pas été juste si le nageur sous-marin le plus rapide de la planète avait vu cet accident mais n’avait rien fait, avance celui dont la toux permanente rappelle l’héroïsme. La nature, l’humanité et Dieu m’auraient jugé pour ça. »

Shavarsh Karapétian après une séance de natation

Un acte loin d’être unique 

Le sauvetage du tramway ne fut pas la première fois où Shavarsh Karapétian sauva des vies. En 1974, le jeune athlète empêcha un accident impliquant un bus qui transportait 30 personnes. Le chauffeur avait garé le bus pour vérifier un problème mécanique, mais laissa le moteur tourner. Soudain, le bus se mit à basculer vers un ravin. Karapétian, qui se trouvait dans le bus, brisa la cloison qui séparait le compartiment du chauffeur, saisit la roue et détourna le véhicule de l’abîme. Le tramway ne fut pas, non plus, le dernier acte de sauvetage de Chavarch. En 1985, il se trouvait par hasard non loin du palais omnisports d’Erevan, lorsqu’un incendie se déclara à l’intérieur du bâtiment. Chavarch fut l’un des premiers à se précipiter pour aider les sapeurs-pompiers, se brûlant et se blessant lors de cette opération.

La carrière de cet athlète d’exception fut brisée alors qu’il était au mieux de sa forme. Karapétian fut contraint de prendre sa retraite d’athlète professionnel à l’âge de 24 ans, après avoir établi 11 records du monde et détenu 17 titres de champion du monde, 13 titres de champion d’Europe et 7 titres de champion d’Union Soviétique en natation subaquatique. Difficile d’imaginer ce qu’il aurait pu accomplir d’autre, s’il avait pu continuer. Mais Shavarsh se considère comme un « homme heureux, » estimant que les vies qu’il a sauvées demeurent le plus bel exploit de sa vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *