Ubérisation de la société : de l’espoir d’indépendance à la désillusion

Hernán Piñera / Flickr

La quête d’indépendance a fait croître le nombre de travailleurs des plateformes numériques ces dernières années. Néanmoins, ceux-ci s’apparent en réalité davantage à des travailleurs dépendants qu’à des acteurs autonomes.

Le régime d’auto-entreprenariat – mis en place sous le quinquennat Sarkozy en 2008 – a pu s’installer et se développer grâce à la montée en puissance des sociétés individualistes. Ces dernières viennent remettre en cause la définition classique du salarié. Pourtant, certains facteurs tendent à montrer que ces “salariés-entrepreneurs” ou “salariés modernes” détiennent pas plus d’indépendance ou d’autonomie qu’un salarié classique. Le statut de salarié se définit par l’existence d’un contrat de travail signé avec l’entreprise qui l’emploie.

La popularisation du terme “ubérisation” vient du PDG de Publicis Maurice Lévy qui, dans une interview pour le ​Financial Times, évoquait la peur des entreprises de se faire « ubériser ».  ​Néologisme entré dans le dictionnaire en mai 2016, l’ubérisation renvoie aux sociétés comme Uber, Airbnb ou encore BlaBlaCar. Développées grâce au numérique, ces sociétés sont des nouvelles plateformes court-circuitant les acteurs traditionnels. Ces plateformes numériques mettent en relation des travailleurs free-lance (travailleur indépendant dans sa profession sans contrat de longue durée avec un employeur) et leurs clients sans passer par les intermédiaires classiques.

Une alternative à l’économie capitaliste ?

L’ubérisation renvoie en partie à l’économie collaborative, terme apparu aux États-Unis en 2010. Elle se détache de la notion de l’économie capitaliste en remplaçant la quête de profit et la propriété privée des moyens de production par le partage des biens et des services. Aujourd’hui, l’ubérisation gagne du terrain dans de très nombreux secteurs (transport, tourisme, services à la personne, banque, restauration et même industrie du sexe).

A priori, on verrait peu d’inconvénients à l’arrivée de ces nouvelles plateformes numériques. Pour les consommateurs, plusieurs avantages s’offrent à eux : les prix sont fixés la plupart du temps à l’avance, et face à la concurrence des nouvelles plateformes, les acteurs traditionnels seraient poussés à réduire le prix de leurs services. D’autre part, cela permettrait à chacun de devenir son propre patron et de travailler où bon lui semble. Or, en réalité, l’ubérisation rime davantage avec précarisation.

En effet, les nouveaux employés “indépendants” de ces plateformes ne bénéficient d’aucune garantie sur leur avenir et sont souvent sous-payés. Dans Communauté professionnelle et destin commun : les ressorts contrastés de la mobilisation des chauffeurs de VTC, les sociologues Sarah Abdelnour et Sophie Bernard ont mené des entretiens avec des jeunes auto-entrepreneurs de chez Uber Le constat est sans appel: précarité, faiblesse des revenus, longues journées de travail, fragilités dans la recherche d’emplois…

La figure moderne du temps des sociétés féodales

Même si les chauffeurs d’Uber se revendiquent indépendants, ils se rapprochent en réalité du statut des salariés, sans disposer néanmoins des droits et protections propres au salariat. « Il y a une zone de flou parce que la grande majorité des travailleurs des plateformes veulent être indépendants, veulent la liberté mais veulent à juste titre aussi avoir des protections », selon Muriel Pénicaud, ancienne ministre du Travail. C’est en cela que l’on peut supposer que ces jeunes auto-entrepreneurs seraient une version moderne du temps d’avant la société salariale. De par leur forme de travail très fragile et, en vendant leur force de travail à un intermédiaire, ils incarnent la figure du tâcheron de l’époque féodale.

Finalement, l’ubérisation de la société pose aussi des problèmes économiques majeurs. Et c’est la classe moyenne qui sera la première à souffrir de cette situation. Aux États-Unis par exemple, l’économiste Français Jean Pisani-Ferry alerte sur la polarisation d’un monde du travail “inquiétant”. En effet, d’un côté les entreprises américaines se battent pour attirer les profils les plus rares, de l’autre elles sous-traitent en masse le maximum de tâches. Plus d’un Américain sur trois est en free-lance. En France si on continue ainsi, cette ubérisation supprimerait trois millions d’emplois d’ici 2025, sans vraiment les remplacer. Ces plateformes détruisent des emplois pérennes au profit d’emplois précaires.

Des moyens d’actions collectives face à la désillusion de l’ubérisation

Ce passage de l’espoir d’indépendance face à un modèle majoritairement salarial, décevant pour les moins qualifiés en raison des faibles revenus, du manque d’intégration sociale mais aussi du manque d’initiative de leurs employeurs, n’est pas sans conséquence en terme d’actions collectives. Bien que la notion de frustration relative soit critiquée, elle permet de comprendre pourquoi les chauffeurs ont décidé de se mobiliser. En effet, face à un sentiment de déclassement, particulièrement chez les plus anciens chauffeurs de VTC qui disposaient de bons revenus et de conditions de travail décentes, mais aussi des chauffeurs plus jeunes qui ont connu la fin des primes Uber et la hausse des commissions, cette notion permet de comprendre la volonté de s’organiser afin de défendre leurs droits de chauffeurs de VTC.

Les revendications de ces deux groupes, qui sont pourtant similaires, à cause de la précarité croissante de leurs situations, ne s’expriment pourtant pas de la même manière. En effet, les chauffeurs les plus anciens revendiquent une identité qualifiée de « haut de gamme » à l’image, selon eux, de la qualité de leur service. Cela se traduit par des apparitions publiques où ils se vêtissent en costume et méprisent les nouveaux chauffeurs, afin de se distancier de l’image des « jeunes de banlieue » que représenterait le « bas » des mobilisés, d’après eux.

Ces nouveaux chauffeurs ne se sentent pas représentés par les leaders du mouvement dont ils ne partagent pas la même vision du métier et le même vécu quant aux conditions de travail. Il y a ainsi des tensions sur les modalités d’action, entre voies conventionnelles et organisées ​comme les grèves et d’autres modes d’action, moins conventionnels, comme le blocage du siège d’Uber en 2015. Cela se traduit effectivement par une division du travail militant avec les premiers bien que ces plus jeunes n’y adhérent pas.

D’autres professions ont également connu ce sentiment de désillusion et de frustration au niveau de leurs conditions de travail, mais également en raison du décalage des droits sociaux des travailleurs indépendants face à ceux des travailleurs salariés, jugées d’autant plus insuffisantes pour les travailleurs « ubérisés » en situation de « presque salariat ». Des voix se sont notamment fait entendre lors du confinement du printemps dernier, en particulier chez les livreurs à domicile des plateformes numérisées.

Vers une amélioration du statut de travailleur indépendant des plateformes numériques ?

Grâce aux mobilisations des travailleurs indépendants en situation de « presque salariat », on observe des améliorations, certes lentes. C’est ainsi que le 4 mai 2020, la chambre sociale de la Cour de cassation requalifiait en contrat de travail la relation de travail entre la plateforme Uber et l’un de ses chauffeurs. Depuis, le gouvernement a annoncé qu’il réfléchissait à une alternative à proposer aux travailleurs des plateformes indépendantes.

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