COVID-19 : les discothèques face à une situation « inédite et inquiétante »

Depuis maintenant près de dix mois, les discothèques sont fermées pour cause de crise sanitaire, plongeant ainsi les patrons et les salariés dans une situation préoccupante. Christian Jouny, propriétaire de trois discothèques et représentant du Syndicat national des discothèques et des lieux de loisirs (SNDLL) a accepté de nous éclairer sur la situation difficile que vit actuellement le secteur.

Depuis le 13 mars, 103 établissements ont déposé bilan et près de 300 autres sont en très grandes difficultés. Les établissements de nuit ne sont pas autorisés à rouvrir paralysant près de 1 600 boîtes de nuit, soit près de 28 000 emplois directement impactés. Si certains salariés ont décidé de quitter leurs fonctions afin de se diriger ailleurs, la grande majorité touchent le chômage partiel qui, selon le syndicat, est « une excellente mesure qui permet la préservation de l’emploi ».

En revanche, les patrons des discothèques ne disposent pour le moment d’aucune ressource, vivant ainsi depuis des mois de leurs propres économies. La totalité des exploitants ont épuisé leurs trésoreries s’appuyant sur des « ressources accumulées durant des années d’activités », insiste Christian Jouny.

Ce manque d’aide aux patrons aura des conséquences graves : peu importe l’évolution de la situation, les entreprises survivantes n’auront pas d’autres choix que de reprendre à 0. La situation est d’autant plus grave pour les établissements ouverts uniquement pendant les périodes estivales qui se voient faire une année complètement noire.

« Sans mesures de soutien, il sera quasiment impossible de tenir »

Afin de faire face à cette situation totalement inédite, le gouvernement souhaite accompagner le secteur.

En effet, si les aides conclues entre la SNDLL et le ministre Alain Griset (Ministre délégué auprès du ministre de l’Économie et des Finances, chargé des Petites et Moyennes Entreprises) n’étaient au départ accordées que sous certaines conditions, le décret paru le 1er octobre accordait à l’ensemble des discothèques la prise en charge de leurs frais fixes jusqu’à 15 000 € mensuels pour la période de juin à décembre, ainsi qu’une aide supplémentaire de 1 500 € par mois (qui représentaient respectivement les volets 2 et 1 des aides). L’ensemble de ces mesures avait pour objectif la « survie d’un maximum d’exploitant ».

Depuis le 15 janvier, un nouveau dispositif permet aux établissements de toucher 20 % du chiffre d’affaires de 2019 ou une aide forfaitaire de 10 000 €. Ce sont « des mesures intéressantes qui vont dans le bon sens » selon le représentant du syndicat qui qualifie la période de juin à décembre comme étant une période chaotique.

Il faut néanmoins rester lucide : tant que le secteur ne sera pas autorisé à rouvrir, les établissements seront toujours dans « une situation extrêmement compliquée », explique Christian Jouny.

Une incompréhension des mesures prises par le gouvernement

Le représentant de la SDNLL regrette le manque d’efficacité du gouvernement qui aura attendu près de sept mois avant de prendre des mesures concrètes. De plus, de nombreux gérants ne comprennent pas l’interdiction d’ouverture durant la période estivale. « Tout le monde a pu faire de la discothèque, sauf les discothèques » le résume Christian Jouny. Afin que cette situation ne se répète pas, le syndicat demande à ce que les discothèques réouvrent en même temps que les bars.

Aussi, les établissements de nuit ont la double peine : ne pas avoir pu ouvrir cet été, ainsi que de ne pas pouvoir rouvrir les prochains mois face à une crise sanitaire dont on ne voit plus l’échéance. C’est une situation regrettable car les discothèques sont « les seuls lieux les plus encadrés dans le secteur des activités festives » pense le patron de discothèque.

Mise à part la période estivale, plus de la moitié des commerçants n’ont pu avoir accès aux prêts garantis par l’Etat. « Il y a une discrimination contre les discothèques considérées comme étant des sujets à risques » selon Christian Jouny, et qui réclame par conséquent une « normalisation des relations » entre ce secteur d’activité et les banques.

« Un avenir totalement flou »

Il n’y a actuellement aucune date de réouverture, et face à une situation sanitaire qui ne s’améliore pas, les exploitants ont perdu tout espoir d’une reprise dans les prochains mois. Ce milieu qui génère annuellement près de 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires est actuellement à l’arrêt. La survie de ce secteur sera donc étroitement liée à l’évolution de la Covid-19. Aussi, sans ouverture accompagnée d’aides concrètes, il sera difficile pour ces commerçants de perdurer face à l’évolution de la crise économique. 

Dans ce contexte d’incertitudes et d’inquiétudes, nous avons pu nous entretenir avec un gérant de discothèque qui ne cache pas également ses craintes et sa colère vis-à-vis de la situation qu’il endure depuis plus de huit mois.

« Je suis livré à moi-même. L’Etat est dépassé »

À combien se chiffrent vos pertes depuis le début de la crise ?

Sur la discothèque, on a perdu 400 000 euros depuis le 15 mars.

Que deviennent vos salariés ?

J’en ai trois au chômage partiel. Et sachant qu’on est en activité saisonnière, on a eu des fins de contrats.

Comment tenez-vous avec cette situation financière ?

Je tiens pour l’instant grâce au prêt garanti par l’état mais c’est une catastrophe psychologique. Quand on arrive au bout de 25 ans de crédit [lié à la discothèque] mais qu’on s’en remet un sur le dos, sans visibilité pour ouvrir, c’est une catastrophe pas seulement psychologique mais aussi économique. Imaginez 25 ans de votre vie, sans prendre de week-ends, à travailler pendant Noël, le 14 juillet, le Nouvel An On se sent trahis.

Nous avons été victimes d’une manipulation incroyable quant à la réouverture : on devait ouvrir le 2 juin, puis après le 4 juillet, puis début août, puis le 4 septembre mais enfin, on a compris qu’on n’ouvrirait pas avant avril 2021.

Combien d’aides avez-vous perçu du gouvernement ?

Pour l’instant, j’ai reçu 4 500 euros de PGE. C’est tout. Je suis livré à moi-même. On se sent abandonnés par l’Etat.

Quelles sont les aides que vous percevez en tant que patron ?

On n’a pas de chômage, on a rien. On n’a pas de RSA, de RMI. C’est notre plus grand malheur. Qui peut vivre 8 mois sans salaire ? Je suis obligé de me servir dans le PGE, même si je n’ai pas le droit, pour payer mes factures. J’ai trois petites filles que je suis bien obligé de faire vivre. J’ai aussi la nourriture et le logement à payer.

Envisagez-vous une reconversion ?

Le gros problème quant à la reconversion est l’espace qu’il faut pour adapter son établissement. Nous qui sommes en centre-ville, avec une discothèque en sous sol, on ne peut pas se reconvertir. On voudrait que l’Etat rachète nos fonds de commerce selon les bénéfices qu’on faisait.

Votre état d’esprit actuellement ?

Révolution ! Aujourd’hui, on ne peut pas nous abandonner dans l’indifférence, on a travaillé toute notre vie, on a fait des concessions. Il va y avoir de gros problèmes sociaux : des suicides, des divorces, des tensions. C’est dommage d’avoir un ministre de la Santé qui ne prend même pas la peine de regarder nos protocoles sanitaires alors que ce sont les plus aboutis, tandis qu’on a laissé les bars remplis de clients (pendant le déconfinement). C’est incompréhensible. Au vu de l’inaction du gouvernement et si les aides, dans un futur proche, ne sont pas cohérentes, il y aura des manifestations. La colère monte très haut.

Enquête réalisée par Luc Dupont et Elio Just

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