Le Parti socialiste est-il vraiment mort ?

Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti socialiste.

Alors que le congrès du PS, initialement prévu en décembre prochain a été reporté sine die en raison de l’aggravation de la situation sanitaire, cette famille politique a été considérablement fracturée en raison d’une crise que le parti traverse depuis des années. Pour autant, peut-on dire du Parti socialiste qu’il est « mort » ?

Le Parti socialiste a essuyé en avril et juin 2017 une double défaite historique. En avril 2017, avec le score de Benoît Hamon qui a marqué le pire score de l’histoire du PS aux élections présidentielles, en juin avec les élections législatives et l’étiage historique du groupe parlementaire socialiste qui est passé de 284 à seulement 31 députés. Ces défaites ont eu de lourdes conséquences sur le parti avec notamment un vaste plan social touchant plus de la moitié des permanents du parti annoncé en octobre 2018. Le parti évoque un « pronostic vital engagé » selon l’ancien sénateur Henri Weber, emporté il y a 6 mois par la crise de la covid-19.

Une crise de la représentation des partis traditionnels ?

Les partis politiques – en France et dans la plupart des régimes démocratiques – sont la cible de nombreuses critiques, accusés à la fois d’être coupés de la société et de ne représenter que les intérêts de leurs dirigeants sans mettre en oeuvre leur programme une fois au pouvoir. La France post gilets jaunes et celle de l’épidémie de Covid-19 semble de plus en plus s’inscrire dans ce constat.

Très récemment, le dernier indicateur de la protestation électorale établi par Fondapol et administré par l’institut Opinionway, en partenariat avec Le Figaro, a montré que 79 % des français envisagent un vote antisystème en 2022. Ce chiffre édifiant ne va malheureusement pas dans un sens favorable pour le PS, considéré comme un parti traditionnel. Pour le politiste Frédéric Sawicki, la crise de la représentation des partis traditionnels s’expliquerait par le fait que les partis sont devenus l’affaire de professionnels de la politique et d’experts, qui exercent le métier politique dans l’objectif de conquête ou de préservation des positions de pouvoir, au détriment de l’élaboration d’un corpus doctrinal et de formation de militants et d’activités de contrôle de leurs représentants élus. Nicolas Sauger, professeur de science politique à Sciences Po Paris, propose une explication radicale : « c’est l’élection présidentielle et sa façon de dominer l’agenda politique qui pose une contradiction fondamentale » entre la nécessité de faire naître des attentes importantes chez les électeurs pour espérer survivre au premier tour, et le constat d’une impuissance à les satisfaire dans le registre d’une action gouvernementale. Une fois arrivés au pouvoir, les décideurs politiques déçoivent régulièrement une partie de leurs électeurs en raison des contraintes imposées par les règles et les normes du champ politique, phénomène amplifié par l’intégration européenne et la mondialisation économique.

L’aptitude des partis à contrôler leurs différents électorats et à définir des programmes bénéficiant de larges soutiens, repose largement sur la possibilité qu’ils ont de s’appuyer sur des réseaux sociopolitiques denses et stabilisés. Le délitement de ces liens – qui entraine naturellement un déclin des adhésions, une baisse de l’activité et de l’activation militante -, réduit le périmètre d’action des partis traditionnels. Dans le cas du Parti socialiste, ses réseaux ont connu un fort délitement, ce qui favorise l’émergence de nouveaux partis politiques.

Le sociologue Robert Michels montre par ailleurs que nos sociétés tendent à être gouvernées par une élite autonome du reste de la société. Il y aurait une tendance oligarchique des partis politiques. Frédérick Sawicki et Rémi Lefebvre ont mis en évidence l’autonomisation dans les années 80 d’une élite dirigeante socialiste, sociologiquement homogène et monopolisant les compétences légitimes et les responsabilités. Le PS doit donc être capable d’agréger les attentes de son électorat et de les traduire concrètement en politiques publique.

Une crise du socialisme démocratique ?

Le PS serait-il en déclin car le clivage social sur lequel il s’est construit serait devenu secondaire pour les Français ? À regarder les résultats des dernières élections, la césure sociale traverse toujours bien la société française. Il paraît ainsi trompeur de parler d’une crise actuelle du socialisme. Partout en Europe, les aspirations au socialisme, en tant que courant de pensée et d’action capable de satisfaire les attentes de justice sociale, sont encore extrêmement vivaces. Or, on constate tout de même une difficulté pour les dirigeants sociaux-démocrates à donner une expression adéquate à ces aspirations. Pour l’ancien secrétaire adjoint du Parti socialiste au sein du secrétariat national à la rénovation du parti, Paul Alliès, la crise du Parti socialiste en France s’inscrit dans une perspective européen avec une crise de la social-démocratie qui va au-delà des frontières.

Un bouleversement de l’assise sociale du parti

Pour comprendre l’affaiblissement du PS, il faut s’intéresser à l’évolution de son ancrage sociale. Frédéric Sawicki explique que l’affaiblissement du parti est également lié à sa prise de distance avec les associations et les syndicats. La parenthèse militante du parti dans les années 1970 lui a notamment permis de créer des liens entre des groupes sociaux plus éloignés comme les ouvriers. Son important militantisme l’avait joint à de nombreuses causes, ce qui lui avait permis d’élargir son champs d’influence comme dans le domaine de l’écologie.

Aujourd’hui, on constate un bouleversement de l’assise sociale du parti, qui s’observe notamment par le fait que seulement 38 % des adhérents du parti sont syndiqués en 2011, alors qu’ils étaient 64 % en 1998. Rappelons cependant que les adhérents du Parti socialiste ont vieilli ensemble sans se renouveler.

Une crise identitaire

« Le PS ne correspond plus à l’idée que je me fais du socialisme » déclarait Emmanuel Maurel, ancien chef de file de l’aile gauche du PS en octobre 2018. Le Parti socialiste, né lors du congrès d’Epinal en 1971 et tirant son origine de l’idéologie incarnée par la SFIO en 1905 semble en effet s’éloigner de son idéologie d’origine. Cette crise identitaire est notamment symbolisée par l’indiscipline partisane mise en place dès 2012. Le quinquennat Hollande a en effet été symbolisé par l’émergence des « frondeurs », des députés opposés aux mesures économiques et sociales du gouvernement de l’époque, qui reprochaient des mesures trop libérales, et donc éloignées des idéaux socialistes. Rappelons cependant que les électeurs qui changent de parti restent tout de même fidèles à leurs idées à l’image des « sociaux-démocrates marginalisés » comme Roland Ries, ancien maire PS de Strasbourg. Le PS doit donc se repositionner face aux déceptions vis-à-vis notamment de la majorité, ce qui pourrait conduire à une remobilisation de l’électorat vers le parti.

Personnalisation du jeu politique, manque de confiance envers les militants, destruction de la base militante… La primaire présidentielle socialiste de 2011 a aussi eu un impact sur le crise identitaire du parti. On a longtemps refusé la personnalisation et la présidentialisation du jeu politique au sein du parti, les électeurs votaient surtout pour une idéologie et non une personnalité. Pour le politiste Rémi Lefebvre, les primaires organisées par le parti sont en réalité contraires à son identité. Les militants ne joueraient en effet plus un rôle décisif dans la désignation des candidats, il n’y aurait plus de rétribution à militer et cela entraînerait une dévalorisation de la figure du militant et donc une démobilisation de ces derniers. Frédéric Sawicki montre que ceux ayant participé aux primaires ouvertes du PS étaient issues d’un milieu favorisé, souvent fortement politisé. On comprend alors que les militants des classes populaires n’ayant plus de rétribution à militer se sont démobilisés, alors même qu’ils représentaient une base militante très importante pour le parti.

Le PS est mort, vive le PS !

La crise est un élément récurrent dans l’histoire du PS et le parti a déjà surmonté de nombreuses épreuves : division dès sa naissance entre réformisme et mouvements révolutionnaires, traumatisme lié à l’engagement de la SFIO lors de la guerre d’Algérie et à sa compromission avec le gaullisme, élimination du candidat Lionel Jospin lors l’élection présidentielle de 2002, échec lors des élections législatives de 1993… « Cela fait cent ans que le socialisme français a traversé des crises (…) il s’est toujours relevé de situations politiques particulièrement critiques » évoque le sociologue Michel Offerlé. Selon lui, les nombreuses crises que le parti a connu animeraient un espoir, une certaine résilience de la part des dirigeants du PS qui penseraient la crise que le parti connait actuellement comme transitoire.

Cette prise de distance historique permet d’éclairer les oscillations d’une organisation, notamment prise entre permanences et mutations, tant dans le domaine des idées que dans celui des structures, de l’action ou des individus en contact avec le PS. Si mourir signifie disparaître, et donc voir son sigle partisan qui faisait sens et qui représentait une seconde identité pour ceux qui pouvaient s’en prévaloir, il est en réalité rare que cela arrive et ce, en particulier pour des entreprises durables qui ont structuré la vie politique française pendant de très longues années. Un parti politique peut donc persister sans changement organisationnel, subir des modifications superficielles ou importantes, disparaître sans héritage… Mais la plupart des disparitions sont plutôt des refondations, fréquentes en France.

De la SFIO de 1905 au PS d’aujourd’hui, le sigle ou la référence au socialisme suffit pour attester, dans la durée, de l’existence d’un Parti socialiste français. Le PS incarne aujourd’hui toujours l’essence socialiste et de gauche en France. Les mutations et refondations que traverse actuellement le PS sont des phénomènes habituels et anciens dans la mesure où sa position relative dans l’espace de compétition ne cesse de se transformer.

Se relever de la crise

Henri Weber invoquait plusieurs conditions visant à faire renaître le PS comme par exemple l’élaboration d’un nouveau compromis social-démocrate, ou encore une refondation de la gauche, qui doit être pensée et conduite à l’échelle européenne. Par ailleurs, 50 % des électeurs socialistes ayant voté pour François Hollande en 2012 ont voté pour Emmanuel Macron au premier tour des élections présidentielles de 2017. Avec les nombreuses crises traversées sous le quinquennat Macron, il y a un espace considérable pour reconstruire une gauche sociale et démocrate en regagnant la confiance et la crédibilité de la part de ses électeurs. Le résultat du second tour des municipales de 2020 ne peut qu’appuyer ce constat. Le PS est sorti manifestement restauré de ces élections en gardant toutes ses grandes villes et en en gagnant quelques nouvelles. On voit donc que c’est à partir de ses bastions locaux que le PS résiste encore.

Olivier Faure
Olivier Faure savoure la victoire de son parti lors du second tour des élections municipales de 2020. François Lafite

Les dernières élections municipales ont notamment vu une vague verte historique s’installer sur les grandes villes de France comme Lyon, Bordeaux ou encore Grenoble, preuve que l’écologie, incarné par le PS sous le titre de la « social-démocratie » représente un enjeu important pour de nombreux français. Le succès des Verts aux dernières élections municipales montre aussi l’importance pour le PS de former une union de la gauche alors que le parti écologique était vu depuis longtemps comme une simple force d’appoint. Depuis, le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, envisage la possibilité pour son parti de se ranger derrière un candidat non issu du PS à la prochaine élection présidentielle. Récemment, la Convention citoyenne pour le climat et la mise en œuvre des propositions retenues par les collectivités locales, semble montrer un alignement du PS sur les thèses écologistes.

Peut-on pour autant espérer aujourd’hui un « nouvel Épinay«  ? Comme le rappelle Frédéric Sawicki, Épinay répondait à un contexte très particulier avec un « bouillonnement des forces de gauche » très nombreuses mais aussi très structurées. Or, le contexte actuel du militantisme à gauche est peu propice en ce qu’il est constitué de petits appareils rassemblant quelques centaines – voire milliers – de militants très actifs. Sans pour autant créer un ancrage social qui pourrait permettre un renouveau. Il faut donc que le PS invente de nouvelles alliances, mais aussi de nouveaux outils et des modes d’organisations face à l’incapacité pour ce « bouillonnement » de trouver une traduction politique.

Le PS pourra-t-il, une fois de plus, dépasser la crise qu’il connaît depuis les dernières années ? Dans tous les cas, il est bien trop tôt pour parler de mort. Le parti traverse plutôt une refondation et les moyens d’en sortir revigoré se trouvent entre ses mains. À un an et demi de l’élection présidentielle, le Parti socialiste doit, plus que jamais, inventer une nouvelle méthode de conquête du pouvoir national.

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