PORTRAIT. Christiane Taubira, dernier espoir pour l’union de la gauche ?

Philippe Grangeaud. FLICKR

Alors que la crise sanitaire bat son plein, Emmanuel Macron est vivement attaqué par une partie de la gauche pour son manque de mesures sociales et écologiques. Prochaines échéances avant la présidentielle de 2022 : les régionales et les départementales.

On l’a vu à droite, les candidats ne se bousculent pas depuis le retrait de François Baroin. Au contraire de la gauche où les potentiels candidats se multiplient. Il y a les inarrêtables : Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, ainsi que les nouveaux comme Yannick Jadot ou Ian Brossat… Mais celle qui a le don de faire parler sans qu’on la voit reste sans aucun doute Christiane Taubira.

Du passé de militantisme à la loi Taubira

À 68 ans, Christiane Taubira donne l’impression qu’elle a eu mille vies. Son passé de militante indépendantiste est vraisemblablement la partie la plus oubliée de sa vie politique. C’est aux côtés de son mari de l’époque avec qui elle restera 20 ans, Robert Delannon, qu’elle s’y lance en 1978. Un militantisme guyanais qui cessera au bout de 3 ans avec la création avec son mari d’un parti : Walwari. Une activité vite remplacée par celle des bancs de l’hémicycle. Élue à l’Assemblée Nationale de la Guyane en 1993 et 1997, elle y restera pendant 20 ans. Un 2e mandat marqué par la mission qui lui est confié par le Premier ministre Lionel Jospin, en 1997, rédiger un rapport sur l’or en Guyane.

Un début donc de carrière politique positif avant la candidature surprise de son mari face à Walwari, engageant la rupture du couple. Apparentée au Parti socialiste jusqu’en novembre 2001, elle décide alors de rejoindre le RCV : le groupe radical, citoyen et vert. En 2001, sa loi tendant à la reconnaissance de la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité est promulgué. Une victoire historique pour une loi symbolique qui permettra d’intégrer l’esclavage dans les programmes scolaires et la création de la journée commémorative du 10 mai.

De son échec aux présidentielles à ses ralliements en 2007 et 2012

Suite à cette victoire, le Parti Radical de Gauche (PRG) la porte comme candidate aux présidentielles de 2002. Ses grandes lignes politiques sont celles de l’égalité des chances, et sera avant-gardiste sur la question de la perte de l’identité en souhaitant l’éducation du breton, arabe, créole ou encore corse à l’école. Elle militera aussi pour l’arrêt des filières et la mise en place d’une spécialisation des élèves. Si son score en Outre-mer marque un plébiscite avec 52,7 % des voix, en métropole, elle dépasse à peine les 2 %.

En 2007, elle devient vice-présidente du PRG (Parti Radical de Gauche). Mais son engagement national reprendra en 2011 où elle soutient Arnaud Montebourg aux primaires socialistes avant de se diriger vers Ségolène Royal.

Le “mariage pour tous”, pierre angulaire de son combat politique

Après la victoire de François Hollande en 2012, elle est désignée garde des Sceaux et ministre de la Justice au sein du gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Elle sera personnellement l’objet de vives critiques, parfois racistes, par l’UMP et le FN à l’époque. Un mandat de parlementaire est abandonné par Taubira ayant trop peur de perdre et devoir démissionner de son poste. 4 ans à la Justice marquantes avec le “mariage pour tous” ouvrant le mariage aux couples de même sexe.

Un moment notable où de nombreux parlementaires de l’opposition changeront de position. Durant cette période, Christiane Taubira instiguera une grande admiration et un grand respect face à sa pugnacité autour de ce projet de loi. Cette période suscitera également bien des écueils durant les innombrables heures de débats au Parlement, une homophobie exacerbée notamment avec la création du collectif, “La Manif pour tous”.

“[…] Je dois avouer que je suis submergé par l’émotion […] Vous avez amélioré ce texte, vous l’avez enrichi, vous avez été fortement présent durant les longues nuits, vous avez été là, stoïques, à entendre parfois des propos absolument insupportables qui heurtaient aux valeurs profondes, qui heurtaient notre éthique. […]”

Christine Taubira, émue, face aux députés de l’Assemblée nationale le 17 mai 2013 : date historique de vote du « mariage pour tous ».

Sa fin de combat aux côtés du PS sera marquée par sa démission début 2016 après avoir appris que le gouvernement continuait dans le sens d’une extension de la déchéance de nationalité pour les binationaux convaincus de terrorisme.

Un départ de la vie politique et médiatique vers une carrière d’écrivain

Avec son départ, Christiane Taubira, sans le savoir à l’époque, marque alors un coup d’arrêt à sa carrière politique et médiatique – même si ces interventions étaient rares – en quittant ce poste si respecté :

“Parfois résister, c’est rester, parfois résister, c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit.” 

Christine Taubira sur Twitter le 27 janvier 2016 après son départ du gouvernement.

Évidemment, elle apportera son soutien, tour à tour, à Benoît Hamon et Emmanuel Macron. En 2019, la femme de 68 ans est de retour assez succinctement en étant courtisée par les partis de gauche pour les européennes. Justement, elle refuse par l’éclatement de cette gauche unie, sociale, écologique : PS, EELV, LFI, Génération.s,…

Et elle revient récemment sur la scène médiatique en apparent dans un clip en faveur des droits LGBT+ réalisé par Urgence Homophobie. Pendant toutes ces années de combats politique, elle aura été la cible de nombreuses controverses et insultes. On se souvient évidemment de la caricature relayée par Anne-Sophie Leclère la comparant à un singe. Elle gagnera son procès tout comme celui contre Minute, quotidien d’extrême-droite, qui avait affiché : « Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane.”.

Sur France Inter, le 10 septembre dernier, après la phrase de Marine Le Pen : “Dupont-Moretti, c’est Taubira en pire”, elle prouve une fois de plus son art de la rhétorique sans concession.

“Non, c’est une personne (Marine Le Pen, ndlr) qui bavarde depuis plus d’une vingtaine d’années, mais qui ne dit rien d’intéressant et c’est surtout, qu’a-t-elle fait d’utile pour la France, voilà, moi, je ne saurais pas citer, elle non plus d’ailleurs. Non, moi, je la trouve absolument sans intérêt.”

Christine Taubira au micro de Nicolas Demorand.

Un art attachement à la rhétorique et aux belles phrases au profit de la littérature dans des livres comme Murmures de jeunesse (2016) ou Nuit d’épine (2019) racontant son rapport important à la nuit, notamment lors d’événements tragiques comme les attentats sous François Hollande. En 2020, elle propose son premier roman, Gran Balan, une sorte de finalité mélangeant à la découverte linguistique et culturelle, ses idées politiques dans le long d’une fiction. Une histoire en huit chapitres dans la Guyane française contemporaine face aux réalités climatiques, hydrographiques et ethnico-culturelles.

Une candidature attendue par une gauche éclatée

Christiane Taubira est, a fortiori, une possibilité pour la présidentielle 2022 dans ce paysage politique qu’elle ne cesse de critiquer et de juger au travers de ses nombreuses sorties et invitations médiatiques. Des prises de positions toujours en faveur de la profonde égalité des chances défendue selon elle bien plus par les paroles que par les actes. 

L’ancienne garde des Sceaux laisse donc planer le doute dans un paysage politique totalement décomposé dont la gauche peine à émerger.

Mais pour cela, elle sait qu’elle doit réunir toutes les sensibilités de la gauche et proposer un programme large réunissant les électeurs au point de battre le RN. En se laissant désirer (voir attendre),  la politique de 68 ans a presque créé une culture du doute et du mystère. À cette question de candidature, ses réponses restent superficielles, peu décidées. Stratégie de communication ou interrogation personnelle ? Du côté des sympathisants du PS ou des électeurs de gauche, elle semble l’une des personnalités à faire l’unanimité. Et ce, en particulier chez les jeunes depuis le “Mariage pour tous”. 

Ce qui est certain, c’est que pour tout ce qu’elle incarne, cette potentielle première présidente de la république, ne venant pas des bancs de l’ENA et née au delà de la métropole, afficherait un programme profondément ancrée en opposition avec son ancien collègue et adversaire, Emmanuel Macron.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *