ENTRETIEN. Sophie Tissier, la force jaune (pas si) tranquille

Acte 46 des gilets jaunes. Décla ta manif

Sophie Tissier, figure du collectif « Force Jaune » était l’organisatrice de la manifestation du 12 septembre au départ de la Place Wagram. Entre casseurs, récupération politique, évolution : le discours qu’elle livre sur l’état du mouvement des « gilets jaunes » est sans concession.

Il y a deux ans maintenant, des centaines de milliers de personnes descendaient dans la rue. Issus de tous bords politiques ou tout simplement apolitiques, ils manifestaient pour réclamer notamment une justice fiscale et sociale. Mais aussi pour dénoncer un pouvoir, que certains dénoncent encore aujourd’hui comme une « oligarchie » au service des « puissants ».

Manifestation des gilets jaunes du 24 novembre 2018 sur les Champs-Élysées. Matis Brasca/MEDIAVENIR

Rapidement, les manifestations d’abord soutenues par une majorité de Français gagnent en intensité mais aussi en radicalité. Des violences secouent le pays, et notamment Paris, avec des dégâts considérables. Ce qui était à l’origine un mouvement social s’apparentait de plus en plus à une révolution.

Désapprobation de l’opinion publique suite aux casses, désaccords entre leaders du mouvement, récupération politique par l’extrême gauche et l’extrême droite… Les gilets jaunes roulent-ils aujourd’hui pour le système qu’ils dénoncent ? En pleine crise sanitaire, leur rentrée de la semaine dernière a été marquée par un petit regain de popularité, avec une manifestation malgré tout assez dense dans une capitale quadrillée par les forces de l’ordre. Mais surtout la présence de très nombreux casseurs.

Pendant la manifestation déclarée à Wagram, l’un d’eux s’en est pris à un gilet jaune. De quoi provoquer la colère et l’émoi des réseaux sociaux suite à la publication d’images de la scène tournées par nos journalistes.

Nous avons souhaité rencontrer l’organisatrice de la manifestation déclarée du 12 septembre. Activiste, féministe et militante, Sophie Tissier est une ancienne personnalité du mouvement « Nuit debout » et est aujourd’hui une figure du collectif « Force Jaune France ». Dans notre entretien, elle décrit les difficultés et dynamiques de certains gilets jaunes « pacifiques », et ne se garde pas non plus de dresser un portrait sans concession de ses opposants, politiques et syndicalistes.

Le « double-discours de Rodrigues »

Cette rentrée a fait le tour des médias, notamment pour les images de casse dans le nord-ouest de Paris. Pour Sophie Tissier, ces violences « prouvent l’existence d’une alliance rouge-brun » et qu’elle « défile à travers des actions violentes ». Elle martèle que ces individus n’ont rien à faire des Gilets Jaunes avec pour preuve la vidéo où l’un de ces jeunes cagoulés attaque Pierre, un gilet jaune qui s’opposait à la destruction d’un véhicule.

Pour l’activiste, la police ne réagit pas face à ces éléments agressifs volontairement, par « complaisance face à la violence » et pour empêcher l’organisation d’une force citoyenne de contestation pacifique.

Sophie Tissier ne mâche pas ses mots sur Jérome Rodrigues qu’elle accuse d’avoir « saboté la manifestation du 12 septembre » puisqu’il « avait dit qu’il irait sur les Champs-Élysée ». Toujours selon la quadragénaire, Rodrigues ne voulait pas participer aux manifestations et a refusé d’échanger avec « Force Jaune » concernant l’organisation de ces dernières. « Ce n’est qu’au dernier moment, quand Jérôme Rodrigues a vu que son plan tombait à l’eau et que des gens lui demandaient un lieu de manifestation déclarée qu’il a fini par partager le lieu de notre manifestation. » affirme-t-elle.

Jérôme Rodrigues lors de la manifestation du 12 septembre Avenue Wagram. Grégoire Mandy/MEDIAVENIR

« Rodrigues nous a saboté, car il n’est pas venu sur la Place déclarée, il s’est mis sur l’Avenue Wagram menant aux Champs-Elysées. » Selon la gilet jaune, il aurait drainé avec lui « les personnes responsables des échauffourées Avenue Wagram », et qui s’en sont pris à des véhicules. « Ce sont les personnes qui étaient avec Rodrigues qui ont cherché à affronter les forces de l’ordre pour aller vers les Champs-Élysées en profitant de notre rassemblement. »

La féministe dénonce « un double-discours lamentable ».

Mélenchon et cie, «gauche caviar révolutionnaire»

Un discours qui existe, selon elle, à cause de « magouilles » et de « faux leaders » que les politiques arriveraient à manipuler, « comme Jérome Rodrigues « . Alors qu’en réalité, ils « salopent le mouvement en interne ».

Et quand on lui demande son avis sur l’avocat Juan Branco, il est rhabillé pour l’hiver : la militante l’accuse d’envoyer « des gens au casse-pipe, pour se faire péter un oeil et se prendre des tirs de LBD ». Selon elle, il fait partie de ce qu’elle appelle « la gauche caviar révolutionnaire, qui rêve d’un renversement pour mettre au pouvoir leur partis politiques. »

La militante fustige « les manipulateurs et les salopards qui se servent du petit peuple » qui se servent de « la crédulité et la naïveté de gens qui souffrent » et « qui n’arrivent pas à comprendre les enjeux politiques. Ils les instrumentalisent et ils les envoient au front putain ». Bref, pour la figure de « Force Jaune », « ils ne tournent que pour Mélenchon, et visent Macron, jamais le système ».

Ainsi, si la lutte est pleine d’espoir, elle serait aussi pleine de « salopards ».

La laborieuse structuration de la vague jaune

Et le système a plus d’un tour dans son sac selon Sophie Tissier : la crise sanitaire « serait instrumentalisée par le pouvoir et les lobbys » pour « imposer encore plus de réformes libérales », pour ne parler « plus que de ça et pas de la pauvreté ». D’ailleurs fait-elle remarquer, « le masque, ça musèle ».

Or, pour faire la révolution, il faut réorganiser un mouvement qui a perdu depuis deux ans en popularité. La seule bonne stratégie pour Sophie et « Force Jaune » : la voie « légaliste », autrement dit être des premiers à organiser des manifestations déclarées. Mais surtout le faire collectivement, avec un maximum de cosignataires. Et déclarer pour elle, « c’est encadrer, c’est organiser, c’est éviter les violences » mais surtout gagner aux yeux de l’opinion publique une crédibilité nouvelle. Mais « les lois ont changées » nous explique-t-elle : « Il est plus facile de déclarer une manifestation aujourd’hui », un choix de la préfecture « pour provoquer des incidents » et donc décrédibiliser le mouvement.

Et quand on lui demande si les casseurs permettent de mettre en lumière le mouvement, Sophie Tissier dit comprendre cet argument, mais ajoute « qu’il faut innover pour rester pacifique ». Pour cela elle propose des actions spectaculaires comme le font déjà Extinction Rébellion ou encore Act-Up. Pour elle et son mouvement « Force Jaune », il s’agit avant tout de s’organiser dans toute la France pour « redonner goût à la lutte ».

Du rond point à l’arène politique ?

Les révolutionnaires des rond-points sont très mitigés à l’idée d’entrer dans l’arène politique. Pour la gilet jaune, il faut rejeter cette « fausse démocratie » et imposer une « démocratie humaniste » qui ne connait pas d’équivalent aujourd’hui, mais qui pourrait s’inspirer des pays du nord, notamment avec une présidence collégiale. Mais ce système politique doit émerger d’une révolution qui exigera une « dissolution de l’Assemblée Nationale et des États généraux citoyens ».

Et si « Force Jaune » est sans aucun doute un « mouvement social et politique », la ligne reste à discuter. Pour elle, il faut lutter contre le « financement des partis politiques » et « du système médiatique » mais aussi défendre la souveraineté industrielle qui est essentielle et « quitter l’Europe des traités ». On lui signalera que cette expression rappelle les discours de Jean-Luc Mélenchon en 2017.

Pour certains gilets jaunes, les élections sont une opportunité, pour d’autres comme Sophie Tissier, c’est un piège parce que « le système est trop puissant » et qu’il risque « de les bouffer ». Mais avant d’y penser, il faudra s’organiser, et ça commencera par une réunion type « Nuit debout » qui aura lieu 23 septembre prochain sur la Place de la République à Paris. Puis un évènement début octobre dans le centre de la France, pour renouer avec tous les groupes.

Une chose est sûre, si les Gilets Jaunes sont bien en marche… ils ne le sont pas encore tous dans la même direction.

Propos recueillis par Matis BRASCA et Dorian PERIGOIS

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