From Hell ou le conte gothique burtonien et expérimental

Johnny Depp dans "From Hell" - Affiche du film

Je vous avoue que ce film ne m’attirait pas tellement de par son côté burtonien bas de gamme, mais étant absolument fan de Johnny Depp, l’œuvre m’est apparue comme un métrage nécessaire à voir.

Il faut bien dire que l’acteur de 57 ans (et non, il ne les fait décidément pas !) est dans la tourmente après avoir été viré du film Les Animaux fantastiques 3. Depp sera remplacé par l’excellent Mads Mikkelsen, récemment à l’affiche de Drunk que vous ne pourrez voir qu’en 2021.

From Hell, sorti en 2001, sonne comme un film mineur dans la carrière de Johnny Depp. C’est bien le cas, mais pourtant l’œuvre, comme je vais essayer de le démontrer, tient de bout en bout. Déjà, il faut rappeler que le métrage est réalisé par les frères Hughes qui signent leur premier film au casting et au travail le plus abouti. Adapté du roman éponyme d’Alan Moore et Eddie Campbell publié en 10 volumes dans les années 1990, le film s’inscrit dans sa thématique, ses acteurs et son traitement malgré des partis-pris intéressants, dans la lignée de Sleepy Hollow – La Légende du cavalier sans tête réalisé par le maître Tim Burton deux ans avant et avec Johnny Depp. Ce dernier, succès public avec près de 2,5 millions de spectateurs et critiques, lancera la verve des films gothiques chez d’autres réalisateurs que Burton.

Le film se déroule à Londres en 1888 et suit l’inspecteur Frederick Abberline (Johnny Depp) et son comparse Peter Godley (Robbie Coltrane) dans leur enquête portant sur une série de meurtres. Abberline a des visions en fumant de l’opium et les indices suggèrent que la cible du tueur sont des prostituées de Whitechapel. Parmi les femmes, une intrigue l’inspecteur, Mary Kelly (Heather Graham). Le film retrace donc les crimes du fameux Jack l’Éventreur et reprend une théorie du journaliste Stephen Knight. Cette dernière mêle à ces crimes des histoires de franc-maçonnerie et la royauté britannique.

Burtonien dans son ambiance et sa maîtrise narrative, mais inventif !

Qu’on se le dise clairement, ce film ne donne pas envie tant par l’affiche qui me fait penser à l’incroyablement éprouvant Ghost Rider (Mark Steven Johnson, 2007) ou tout simplement par la promotion et le nom peu connu des réalisateurs. Pourtant, force est de constater, que le métrage des frères Hughes tient de bout en bout et malgré son début laborieux posant de nombreuses intrigues emberlificotées, tout se dessine et se déroule tranquillement telle une mécanique bien huilée. C’est extrêmement bien maîtrisé quand on compare aux films qui posent des intrigues secondaires sans les résoudre. Tout est posé sans apparat, sans intrigues de trop pour faire superficiel. Ça aide de faire une adaptation !

L’ambiance du film est particulièrement réussie, proposant des images tout à fait mystérieuses, empreintes du gothique burtonien, mais aussi du style de Mario Bava (Six femmes pour l’assassin, 1964). S’en dégage également des décors particulièrement bien retranscrits sans être dans un trop plein artificiel et boueux comme dans le western américano-irlandais Never Grow Old (Ivan Kavanagh, 2019). Décors pourtant peu poussifs dans leur création en copie conforme des films du même style tels que Sleepy, mais suffisants, car il ne s’agit que d’une adaptation, pas de fulgurance et d’anachronisme.

Le film propose dans sa mise en scène, lors des moments où Abberline fume et a des visions, un pan expérimental d’autant plus intéressant instituant une mise en scène aux petits oignons. La gestion du son qui subsume et supplante à tous égards la musique dans ces moments est particulièrement réussie et audacieuse. Concrètement avec cette accumulation d’un son particulièrement saturée, un rythme à l’image soutenu presque épileptique, et une symbolisation des couleurs, le film et notamment ces crimes durant ces visions paraissent encore plus cruels. La trame avec le lien à la religion, la franc-maçonnerie ajoute un côté très passionnant, mystérieux, voire proche du mystique et du conspirationnisme. Ces éléments créent en tout point un tueur certes, mais surtout un véritable sauvage barbare. Ce portrait est sanglant et crescendo durant ces 115 minutes.

J’ai fait le rapprochement, légitime ou pas, à vous d’en juger, avec d’abord la franchise Halloween et notamment le dernier volet réalisé par David Gordon Green en 2018 et qui montre un Michael Myers déshumanisé, proche d’un force diabolique mystifiée qui pourrait se rapprocher de celle de Jack l’Éventreur sauf que ce dernier a bel et bien existé. C’est bien pour ça que la notion de conte est intéressante, car les réalisateurs ont l’air, de façon légitime et intéressante cinématographiquement parlant, de refouler et vouloir fictionnaliser cette histoire de tueur de prostituées en donnant un aspect inhumain à un tueur bel et bien humain malgré son anonymat. Le fait de donner une fin est une volonté de refaire l’histoire qui n’en a pas donné sur cette affaire, donner sa vérité comme a pu le faire sur l’assassinat de Sharon Tate, Quentin Tarantino dans Once upon a time in Hollywood (2019).

Le rapprochement peut aussi se faire avec la saga Saw pour son côté gore, même si on peut reprocher un petit manque dans From Hell, alors que le criminel est dépeint de façon macabre. Le côté expérimental avec ces visions peut faire penser à l’univers du giallo italien, genre des années 70 comme chez Lucio Fulci dans L’Emmurée vivante (1977) où le personnage fait face à beaucoup de scènes prémonitoires, oniriques, presque désincarnées. Enfin, la prestation des acteurs est tout à fait agréable. Johnny Depp en période de révélation est comme à son habitude, parfait dans ce rôle de sauveur triste, dans sa bulle, tombant sur une femme. Cette dernière, Mary Kelly, jouée par Heather Graham est particulièrement touchante dans son rôle. Cependant, on notera le portrait peu flatteur notamment par les voix françaises de cette bande de prostituées avec les clichés de la lesbienne, et des voix très masculines pour parfaire l’archétype. Seul point négatif un peu horripilant dans ce conte tout à fait appréciable que je vous suggère, valeur sûre avec un bel univers et de belles idées : 3,5/5.

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