Paul Grappe : se travestir pour éviter les tranchées

La Première Guerre mondiale a compté à elle seule 20 millions de morts et plus de 21 millions de blessés. Et ces chiffres ne prennent pas en compte tous les dommages psychologiques engendrés sur les soldats après l’enfer des tranchées… Mais saviez-vous qu’un nombre non négligeable d’entre eux choisit de déserter leur poste ? Au début de la guerre, en août 1914, le code de justice militaire prévoit pour la désertion la peine capitale :

« Est puni de mort, avec dégradation militaire, tout militaire coupable de désertion à l’ennemi »

Code de justice militaire, article 238

Malgré cet interdit, de nombreux mobilisés choisirent d’abandonner leurs fonctions, parfois par des moyens… étonnants. Pour illustrer ces cas de désertions originales, je vous présente aujourd’hui le cas de Paul Grappe qui ne trouva rien de mieux que de se travestir en femme pour échapper au front. Événement étonnant, quand on sait que certaines femmes effectuèrent une transformation inverse pour participer à l’effort de guerre…

L’histoire d’un couple chamboulé par la Grande Guerre

Paul Grappe est né en 1891 et est issu d’une famille ouvrière tout comme sa femme Louise, qui le rencontre lorsqu’elle a 17 ans. Mariés en 1911, leur vie est somme toute très banale. Louise travaille comme couturière et Paul comme opticien, mais il est souvent renvoyé à cause de son tempérament problématique. En effet, il se trouve être tout sauf un enfant de chœur : infidèle, il ne manque pas d’infliger à son épouse de nombreuses violences physiques.

La guerre vient bouleverser la vie du couple, comme des milliers d’autres lorsque le conflit se met en marche. Promu caporal lors de son service militaire deux ans auparavant, Paul rejoint le 102ème régiment d’artillerie. Blessé au combat en août 1914, il est renvoyé au front en octobre. Un mois plus tard retour à l’infirmerie : le voilà blessé à la cuisse et à l’index droit. Amputé des deux premières phalanges, il entre en convalescence plus de 6 mois et son corps d’armée le soupçonne d’automutilation.

« Sur la tête de ma mère, je vous jure que j’ai été réellement blessé par un éclat d’obus »

Paul Grappe dans L’Intransigeant du 6 février 1925

Where is Paul Grappe ?

Suzanne au Bois, entre 1922 et 1924
Photo extraite de La Garçonne et l’assassin, éditions Payot – ©Archives nationales, fonds Maurice Garçon

En mai 1915, il est temps pour lui de reprendre le service. Problème : Paul Grappe est porté manquant, il est donc condamné à mort par contumace pour désertion. Quand le conseil de guerre donne son jugement, Paul est déjà de retour à Paris auprès de Louise. Pour éviter que Paul ne se fasse retrouver par les autorités, le couple a alors cette idée folle de le travestir en femme. Avec l’aide de Louise, il se perce les oreilles, s’habille en conséquence (robe longue et fanfreluches), se maquille et laisse pousser ses cheveux. À la place des époux Grappe, ce sont Suzanne Landgard et Louise Joly qui habitent ensemble. Ce genre de cohabitation étant rare dans les classes populaires à l’époque, le couple ainsi dissimulé se voit obligé de déménager souvent.

La supercherie de Paul semble avoir fonctionné : pendant 10 ans, il va vivre travesti et ne jurera que par le nom de Suzanne. Cette dernière devient l’incarnation de la garçonne élégante et sportive. Elle trouve un emploi à domicile mais son caractère ambivalent et ses mœurs légères la rattrapent. Très vite, elle fréquente le bois de Boulogne, Montmartre ou encore Montparnasse où elle semble se lancer dans des aventures tarifées avec hommes et femmes. Un dernier changement s’opère en 1922 quand elle se débarrasse de ses derniers poils récalcitrants grâce à une épilation à l’électrolyse. Elle continue ses expérimentations en tenant un journal de ses conquêtes.

En 1924, Louise l’accompagne dans ses sorties nocturnes et est initiée à l’échangisme. Suzanne (qui est toujours son mari, rappelons-le) lui impose des amants mais aussi une maîtresse. Tous ces éléments nous font alors penser que Paul a mal vécu ses années de dissimulations, alimenté par un trouble de l’identité constant combiné à un alcoolisme et des pensées suicidaires.

Fin de la partie de cache-cache… une décennie après

Paul, Louise et leur fils vers 1926
Photo extraite de La Garçonne et l’assassin, éditions Payot – ©Archives nationales, fonds Maurice Garçon

L’année 1925 est marquée par la proclamation d’une loi d’amnistie : à partir du 3 janvier 1925, toutes les peines prononcées quant aux déserteurs sont annulées. Paul Grappe enlève son masque et se déclare le 28 janvier 1925 une fois rayé des contrôles de désertion. Une semaine après, son histoire fait le tour des rédactions. Le Petit Journal, Le Petit Parisien ou encore l’Ouest-Éclair… Paul Grappe passe de l’ombre à la lumière en un temps record. Il reçoit de nombreuses lettres des lecteurs de ces journaux, mais aussi des scientifiques.

Seulement, l’histoire serait trop belle si elle s’arrêtait ici. En effet, Paul semble avoir du mal à réintégrer son ancienne enveloppe corporelle. Il boit, s’exhibe en public et montre à qui veut le voir un album photo de Suzanne. Très vite, il recommence à se travestir. Et les choses ne vont pas aller en s’arrangeant…

Paul VS Louise

Des relations de plus en plus dégradées viennent s’ajouter au quotidien du couple Grappe déjà très ébranlé. Toutes ces années de mésentente conjugale vont arriver au point de non-retour dans la nuit du 21 juillet 1928, quand Louise tue Paul de plusieurs coups de pistolets. Ce dernier, encore une fois bien imbibé d’alcool, menaçait sa femme et leur fils malade, obligeant Louise à commettre l’irréparable. Elle se dénonce presque immédiatement et son mari est transporté à l’hôpital Saint-Antoine où il meurt peu de temps après. Le 2 août, Louise est interrogée chez le juge d’instruction en présence de son avocat avant d’être incarcérée. Dix jours plus tard, c’est son fils qui décède à l’hôpital Trousseau, probablement des suites d’une maladie.

Titres et photographies de Suzanne dans Excelsior (1928), Le Matin et Excelsior (1929)

Louise Grappe est mise en liberté provisoire le 25 août et les journaux s’approprient directement l’affaire. Pour plus d’impact, les journalistes mettent en avant le passé du défunt mari.

« Par fraude, il évite la guerre mais est tué par sa femme »

L’Oeuvre – 25 août 1925

Le 20 janvier 1929, Louise comparaît devant la cour d’assises de la Seine et est acquittée grâce à la brillante défense de son avocat, les comportements violents et déviants de son mari ayant joué en sa faveur.

Aujourd’hui, quelles représentations du « déserteur travesti » ?

L’histoire de Paul Grappe et son originalité ont inspiré plusieurs œuvres. En 2011, les historiens Danièle Voldman et Fabrice Virgili se penchent sur la quantité de documents produits grâce à la médiatisation de ce fait-divers. De ces études est né un livre La garçonne et l’assassin, qui étudie « le rapport entre la vie des individus et celles des groupes » tout en se penchant sur la psychologie de ces personnages de l’entre-deux-guerres. Deux ans plus tard, Chloé Cruchaudet s’inspire de l’ouvrage pour réaliser une bande dessinée, Mauvais Genre, qui a remporté plusieurs prix dont le prix du public Cultura en 2014 lors du festival international de la BD à Angoulême. Ici, le récit a l’originalité de commencer par le procès de Paul Grappe. Enfin, un film a été produit en 2017 avec les acteurs Céline Sallette et Pierre Deladonchamps : Nos années folles. Le réalisateur, André Téchiné, a voulu dans ce long métrage étudier la représentation du déserteur dans la société : femmelette, autodétermination du sexe et interrogation de la honte du « travelo ».

Première de couverture de la BD « Mauvais genre » – 2013

Sources :

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