Ce jour-là, le 27 janvier 1945

Ivan Dudnik, 15 ans, lors de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau, le 27 janvier 1945. Colorisation : Adrien Fillon/Mediavenir

« Revenus à notre camion après une demi-heure, personne n’était capable de formuler une phrase. Seules des insultes nous échappaient à l’adresse des nazis : « Quelles abominables ordures ». »

Ivan Sorokopound servant dans l’Armée Rouge a participé à la libération du camp d’Auschwitz. Extrait tiré d’un interview donné à Libération, le 25 janvier 1995.

Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques entrent au camp d’Auschwitz. Elles y découvrent l’horreur. 7 000 survivants les attendent, avec au sol des cadavres gelés ou éparpillés dans la neige. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que quelques jours auparavant, les SS ont fait évacuer le camp de force, sentant arriver l’Armée Rouge. Ces 7 000 « squelettes vivants » [sic] sont donc les seuls rescapés sur les 1,1 millions de mort d’Auschwitz et des 6 millions au total, de la Shoah. Tristement célèbre, Auschwitz est la tache indélébile de la Shoah.

En arrière-plan, l’entrée principale du camp. Crédits : Ron Porter/Pixabay

Arbeit macht Frei

« Le travail rend libre ». Voilà ce que lisaient les prisonniers lorsqu’ils arrivaient au camp. Il est vrai qu’à ses prémices, le travail rendait libre : les prisonniers avaient espoir de sortir libre du camp. Mais très vite, cette idée s’est transformée en désillusion. Soit ils mourraient au travail, soit ils mourraient gazés. Les désespérés tentant de s’évader finissaient électrifiés ou bien abattus par les sentinelles.

Pourquoi Auschwitz ?

Suite à la volonté de Hitler d’exterminer physiquement tous les Juifs et tziganes d’Europe, ce dernier a demandé aux plus hauts dignitaires nazis tels que Eichmann, Himmler, Höss, Heydrich de réfléchir à un plan, qui sera finalement exposé lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942 : c’est la Solution Finale. Mais l’idée d’Auschwitz est mûrement réfléchie même un an auparavant.

Le camp était situé en dehors de ladite ville d’Auschwitz, sur un très vaste terrain avec des casernes inutilisées. Même si ce terrain est marécageux et impropre, il sera tout à fait opérationnel pour y interner environ 10 000 Polonais. En été 1940, les premiers convois de prisonniers arrivent. C’est eux qui vont être chargés de construire leurs baraquements. À l’époque, c’était un camp de concentration comme il en existait d’autres, limite oublié. Mais Himmler va le remettre sur la table en disant à Höss qu’il veut qu’à Auschwitz soient installés des « complexes industriels ».

Himmler voulait qu’Auschwitz devienne le plus grand camp d’extermination de l’histoire de l’humanité. Dans l’été 1941, il demande à Höss de se rendre en Pologne pour étudier comment un centre d’extermination pareil pourra être installé, surtout en quatre semaines. Il se rend d’abord à Treblinka où le commandant lui confie qu’il a déjà fait exterminer 80 000 détenus en six mois. Treblinka à ses débuts s’occupait plutôt des Juifs du ghetto de Varsovie. Sa méthode : les gazer à l’aide d’oxyde de carbone. Höss trouve ces méthodes pas très convaincantes et cherche un moyen d’exécution plus rapide et moins coûteux. Son choix va se porter sur le Zyklon B, gaz qui provoque l’anoxie. De base, il sert à désinfecter les vêtements des soldats. Et c’est ce gaz qui ôtera la vie de milliers de personnes.

La « sélection » de Juifs hongrois à la Judenrampe, en mai ou juin 1944 / Wikimedia Commons

La journée-type d’un déporté

René Maquenhen, rescapé du convoi du 6 juillet 1942 témoigne son quotidien de déporté à Auschwitz. Il raconte dans cet extrait publié dans le livre Mille otages pour Auschwitz :

«Le réveil était signalé (…) au moyen d’un gong. Le chef, déjà prêt, allumait les chambres : il était 3 h 30 du matin et déjà, il avait la schlague à la main. Ou bien, c’était le fait de son secrétaire, le Schreiber. Après avoir crié Aufstehen (debout), il nous traitait de chiens, passait dans la chambre et nous saluait à coups de schlague. (…) Il fallait ensuite faire son lit en vitesse, quitter la chambre et, corps nu, se laver dehors à une espèce de tuyau percé à plusieurs endroits.

On se lavait très souvent sans savon et il fallait faire vite, car là aussi, un gardien trouvait plaisir à frapper les gars. Ensuite, on remontait au block se vêtir d’une chemise minable qui, souvent, n’était qu’une loque remplie de puces. (…) Une fois vêtu, il fallait faire la queue pour toucher le pain : selon les blocks, il était donné le matin ou bien le soir. Il y avait aussi le fameux thé, dit herbata. La distribution finie, il était 4 heures ou 4 heures et demie.

Nous sortions dehors, par n’importe quel temps, pour manger, debout, notre maigre pitance. L’hiver, nous étions gelés. A quatre heures et demie ou cinq heures, c’était le second coup de gong. Il fallait se ranger devant son block par 10 et rester sans bouger et sans parler pendant le temps de l’appel qui se prolongeait jusqu’à 5 h 30. Au troisième coup de gong, chacun rejoignait son rang dans l’équipe de travail. Nous étions comptés plusieurs fois par le kapo, très remarquable à son brassard jaune sur lequel se détachait le nom de l’équipe de travail dont il s’occupait. Il y avait un Vorarbeiter pour 10 hommes : il portait un brassard moins large sur lequel était inscrit aussi le nom de l’équipe. Le quatrième coup de gong était donné par la musique du camp qui jouait jusqu’à la sortie des derniers kommandos. Cela pouvait durer une heure à une heure trente, car il y avait environ 20 000 hommes au camp. Quelques kommandos, ceux qui travaillaient à proximité, rentraient manger au block.

Le repas était servi dehors et la sortie se faisait, comme le matin, au moment de la mise en route de la musique. (…)

Ceux qui travaillaient plus loin mangeaient sur place. Le repas était apporté par des camions ou des voitures traînés par des prisonniers et gardé par des SS. La distribution était souvent accompagnée de coups de trique et certains même devaient se passer de leur ration. Le soir à 5 heures 30, on se remettait en rangs.

Rare photo montrant des femmes nues allant vers la chambre à gaz. Elles ne le savent pas encore, mais elles sont menées vers la mort. Prise par un Sonderkommando/JewishVirtualLibrary

Les derniers ramenaient les morts. Sur un kommando de 200 hommes, il y avait 4, 5, 10 cadavres, tuméfiés par les coups ou déchiquetés par les chiens. Nous marchions au son de la musique. Il était défendu de balancer les bras, nous devions nous tenir raides et au pas, même les porteurs de cadavres et de blessés. Lorsque, fatigués, ils laissaient traîner leurs fardeaux, les SS se réjouissaient de ce spectacle. Aujourd’hui, c’est eux, demain ce sera nous, pensions-nous devant nos camarades privés de vie. Quand viendra-t-il le jour de nos bourreaux ?

La rentrée du soir terminée (…), le gong sonnait. Il était 6 heures 30. Puis, c’était l’appel qui souvent durait 2 ou 3 heures. (…) Rentrés aux blocks, – il pouvait être 9 heures 30 ou 10 heures -, nous étions reçus à coups de schlague. Le chef de block se postait à la moitié de l’escalier et prenait plaisir à frapper les gens à la montée. En haut, avait lieu la distribution d’un quart de litre de thé. Une fois servis, le chef de chambre et ses auxiliaires nous bourraient de coups de poings dans le creux de l’estomac.

Couchettes dans un baraquement, Auschwitz. Crédits : Dimitri Vetsikas/Pixabay

Ensuite, au lit. Nous couchions, à deux ou à trois, sur une couchette qui faisait 80 centimètres de large. Puis, avant que sonne le dernier coup de gong tant désiré de la journée, le chef de block faisait une dernière distribution de coups de bâton sous des prétextes futiles. Consultant la liste des noms, il appelait des gars. Nus, ils devaient se placer à plat ventre sur un tabouret, la tête coincée entre les jambes d’un des aides du chef de block qui lui maintenait les bras en arrière, tandis qu’un autre lui tenait les jambes pour l’empêcher de bouger. Quand l’un était fatigué de taper, l’autre le reprenait. Munis d’une schlague en cuir de 75 centimètres à un mètre, ils leur distribuaient des séries de 5 à 50 coups. Selon les chefs de block ou de chambre les mesures variaient. Une fois couché, on devait relever les couvertures pour l’inspection des pieds.

Ceux qui avaient les pieds sales ou en mal, passaient à la schlague, accompagnée de gifles, de coups de poing ou de pied. Il nous fallait également descendre du lit puis remonter pendant une demi-heure ou plus. Les gars, déjà épuisés par le dur labeur de la journée, pouvaient à peine remonter. Le bourreau, tout joyeux, courait entre les lits et schlaguait à plaisir. Ce n’étaient que cris et plaintes. Quand le désir lui prenait, en hiver, il nous faisait descendre dans la cour et nous laissait sous la pluie ou la neige pendant le temps que durait sa fantaisie. Il faisait cela lorsqu’il ne pouvait pas dormir ou qu’un bruit quelconque l’avait réveillé.

Nous n’étions à peu près tranquilles qu’à 10 heures 30 ou 11 heures. Nous n’avions donc que 4 heures 30 à 5 heures pour dormir et nous reposer et cela lorsque nous n’étions pas ennuyés la nuit. (…) Nous étions couverts de puces et, toute la nuit, nous nous grattions. Quelquefois, on trouvait (…) son compagnon de lit mort, par suite des mauvais traitements. Cela m’est arrivé cinq fois. Pendant la nuit, j’avais senti quelque chose de froid dans mon dos. Je bousculai mon voisin à plusieurs reprises. Cela ne le dérangea pas. En allongeant le bras, je sentis le sien raide et froid. Quelle horrible sensation ! J’avais compris. Ramenant la couverture sur lui, je me rendormis pour ne pas être obligé de le porter seul en bas. Au matin, je m’empressai de toucher ma ration et de filer, car si je le signalais, ce seraient des coups de pieds au derrière pour le descendre plus vite ».

The camp and geographical imaginations | geographical ...
Plan du complexe d’Auschwitz/Geographical Imaginations

Evacuation et libération

Comme dit précédemment, les Nazis s’inquiétaient de la progression de l’Armée Rouge. Fin 1944, les Nazis détruisent toutes traces de leur crime : ils dynamitent les installations. C’est ainsi qu’ils décident de faire évacuer le camp le 18 janvier, vers 16 heures. Les malades de l’Hôpital du camp étaient classés en deux : ceux aptes à marcher (marschfähig), et les inaptes (marschunfähig). Les inaptes étaient abandonnés sur place, livrés au sort des terribles médecins et de leurs sordides expériences. Ainsi commence la marche de la mort.

S’en suivent de nombreux jours de marche dans la campagne silésienne. Le long de tous les itinéraires, les gardes SS qui les accompagnaient tiraient sur les prisonniers qui tentaient de s’échapper et sur ceux qui étaient trop épuisés physiquement pour suivre leurs camarades. En passant à pied ou en train, on pouvait voir des milliers de cadavres bordant la route. Rien qu’en Haute-Silésie, environ 3 000 prisonniers évacués sont morts. On estime qu’au moins 9 000, et plus probablement 15 000 prisonniers d’Auschwitz sont morts pendant l’opération d’évacuation d’Auschwitz. Cependant, ils quittaient le terrible camp mais repartaient pour d’autres, par exemple Mauthausen.

Le matin du 27 janvier 1945, l’Armée Rouge entre dans Auschwitz. Ivan Sorokopoud pour Libération, en 1995, raconte :

« En passant le portail nous avons vu une douzaine de squelettes vivants qui se déplaçaient avec peine. A travers les trous de leurs haillons transparaissaient leurs membres et leurs corps décharnés. Dans leur cas, l’expression « n’avoir que la peau sur les os » n’était pas une image, mais l’exacte réalité. Une odeur putride se dégageait de ces morts-vivants. Ils étaient sales au-delà de toute description. Les yeux semblaient énormes et mangeaient tout le visage. Les pupilles étaient anormalement dilatées. Il en émanait un regard inhumain, animal, indifférent à ce qui les entourait. Étaient-ils fous? »

Ivan Sorokopoud pour Libération, le 25 janvier 1995.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *