Le Blues de Ma Rainey : la dernière interprétation de Chadwick Boseman

Chadwick Boseman dans Le Blues de Ma Rainey (Netflix, 2020) - Affiche officielle

Après ces premières critiques que très peu réjouissantes pour le cinéma de 2020, j’ai enfin une bonne nouvelle avec un métrage particulièrement réussi. Signé du dramaturge George C. Wolfe, ce film historique Netflix raconte une petite histoire qui fait la grande sur le racisme ordinaire des années 20 où Chadwick Boseman excelle une dernière fois.

J’ai, je pense, assez critiqué Netflix et ce côté dématérialisé, mais ça ne m’empêche pas pour autant de regarder les nouveautés cinématographiques. On avait déjà eu des propositions tout à fait intéressantes comme The Laundromat – L’Affaire des Panama Papers (Steven Soderbergh, 2019) ou excellentissimes tels que Marriage Story du fantastique Noah Baumbach la même année. Mort à 2020 m’aura laissé de côté, mais avouons-le Le Blues de Ma Rainey paraissait très intimiste et oubliable comme film, pas très motivant…

Une adaptation théâtrale et Chadwick Boseman

À la réalisation, on retrouve George C. Wolfe pour son troisième métrage. À titre personnel, son visage m’est vite revenu, car il avait tourné, en rôle secondaire, dans mon film préféré, ça tombe bien, Le Diable s’habille en Prada (David Frankel, 2006). Dramaturge et metteur en scène, sa carrière à Broadway de plus de 20 ans lui aura permis de recevoir deux grandes récompenses que sont les Tony Awards. Le réalisateur inaugure là le contrat signé par Netflix avec Denzel Washington, producteur du film, pour adapter neuf pièces de théâtre d’August Wilson.

Contrat devant être signé initialement par HBO, il s’agit là de l’adaptation de Ma Rainey’s Black Bottom (1982), référence au titre d’une célèbre chanson de Ma Rainey, la “Mère du Blues”. Le métrage se déroule sobrement en 1927 à Chicago, époque durant laquelle le racisme notamment envers la communauté afro-américaine est devenu ordinaire. Il suit donc Ma Rainey, incarnée par la détonante et trop rare à mon goût Viola Davis, travaillant sur un nouvel album en studio. Sessions de répétitions et d’enregistrements marqués par de vives tensions entre Ma Rainey et son agent et son producteur blanc, ou entre ses musiciens parmi lesquels Levee, interprété par Chadwick Boseman.

La postproduction du film de Wolfe aura été marquée par le décès soudain de Boseman à seulement 43 ans le 28 août 2020. Un cancer du côlon détecté en 2016, bien avant Black Panther (Ryan Coogler, 2018), lui a été fatal. Chadwick Boseman, c’est près de 20 ans de carrière. Chadwick Boseman, c’est l’un des acteurs du Marvel Cinematic Universe dans le rôle de sa vie : T’Challa dans Black Panther. Il laisse des millions de fans, de cinéphiles, d’enfants. Chadwick Boseman, c’est une carrière intense, courte et de grands succès en tournant donc dans Captain America : Civil War (2016) et les Avengers des frères Russo, pour Fabrice du Welz et, plus récemment, pour Spike Lee.

Un métrage moins intimiste que prévu

Première chose à noter : la durée. En effet, le long-métrage dure à peine 90 minutes. La durée d’un film reste un élément tout à fait intéressant à analyser. On l’a vu : Remember Me ne durait que 80 minutes avec générique et était pourtant très long. Il y a ceux qui proposent des films de 70-75 minutes comme Quentin Dupieux permettant au film d’être vraiment très bien sans qu’il commence à y avoir des longueurs. Le métrage de Wolfe entre dans cette catégorie : un film fluide, sans ajout et longueurs pour tenir sur 100 minutes ou plus. C’est aussi la force et l’avantage des plateformes comme Netflix que de laisser une liberté aux cinéastes sans la pression de la sortie en salle. Adaptation d’une pièce de théâtre qui peut paraître aux premiers abords plutôt intimiste, voire oubliable. Pourtant, l’œuvre se révèle absolument maîtrisée de bout en bout avec de réels atouts.

Il est vrai que le réalisateur n’a pas de pâte ou de style particulier dans la réalisation avec une mise en scène soignée certes, mais pas d’idées révolutionnaires. Il est difficile tout de même de faire preuve d’originalité avec ce qu’on pourrait appeler vulgairement du théâtre filmé. Dans ce métrage, en huis clos donc, la mise en scène ne bat pas son plein. Pour le coup, ça n’est pas un soucis, puisque Wolfe ne propose pas là un film prétentieux avec des idées de mise en scène horripilantes, désagréables, qui sont là pour être là. En surgit tout de même quelques plans au jeu de lumière très très intéressant qui participe à cette ambiance chaleureuse du film de ces années 20 aux États-Unis.

L’ambiance de ce film est particulièrement et, comme on pouvait s’en douter, verbeuse. Le talent absolument dantesque de George C. Wolfe se sent à des dizaines de kilomètres par la force, la finesse, la justesse de ces dialogues acérés. Ces derniers, que ce soit en VO ou en VF, car plutôt de bonne qualité, amènent un vrai rythme en ne plombant pas le film. Ils participent à un réel dynamisme, car le métrage n’est pas doté d’actions comme pourraient le vouloir des spectateurs là pour le divertissement d’un Die Hard. Accouplé à cela, on retrouve la musique évidemment avec ce blues absolument remarquable de Viola Davis et cette ambiance presque calfeutrée d’un petit film intimiste – mais réellement étonnant – sur cette femme et chanteuse oubliée. Ce mélange de dialogue, d’ambiance, de musique sonne presque comme une mélodie qui nous accompagne de façon posée tout en dénonçant.

Justement, les acteurs sont particulièrement remarquables avec disons-le deux personnages principaux absolument détestables au début du film avec cet irrespectueux Levee et donc Ma Rainey et sa prétention que l’on ressent très très rapidement. Le spectateur peut sembler atterré par ces deux personnalités peu agréables à suivre. Pourtant, et de nouveau avec cette ambiance verbeuse, les dialogues en révèlent assez pour les adorer. Une Viola Davis là pour dénoncer et pointer du doigt le racisme ordinaire des années 20 et que les talentueux Afro-américains sont les “vaches à lait” financières des Blancs. Son personnage devient tout de suite plus proche du spectateur, intime, il est caractérisé.

Levee (Chadwick Boseman) est encore plus désagréable et le jeu de ce dernier est absolument époustouflant avec ces moments de joutes verbales, de confessions longues, précises et pesantes tant pour les autres musiciens que pour les spectateurs et ce final si marquant. Le film est absolument passionnant et un véritable coup de maître à absolument regarder pour la force irréversible de ces dialogues empreints d’émotions et de psychologie et encore là de messages sociaux pour dénoncer les tabous. Il y a la sexualité de Ma Rainey, jamais évoquée frontalement, mais en sous-entendu comme si le sujet était encore plus difficile à évoquer. Plus difficile que ce racisme ordinaire déjà véritable sujet de société épineux dont s’empare astucieusement et méthodiquement le cinéaste de 66 ans.

Le métrage de George C. Wolfe raconte concrètement la petite histoire, comme il y en avait des dizaines à l’époque, des personnalités Afro-américaines plus ou moins connues face à cette normalisation de cette haine raciale. Une scène le montre, les autres ne font que les évoquer, les raconter. Le cinéaste puise dans l’imagination du spectateur pour les imaginer dans les détails et avec précision comme si on lisait une page d’un livre. Cette petite histoire sur Ma Rainey est là pour rappeler évidemment son talent démentiel, incroyable et puissant, mais au fond elle raconte la grande histoire. Manifeste pour rappeler ce racisme, toujours là, malheureusement, en 2021. Ce film historique passionnant, comme il en manque je trouve, marquera les esprits bien plus qu’on le pense, malgré son côté formel indubitable : 3,5/5.

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