Le Sang des bêtes : l’atrocité des abattoirs d’il y a 70 ans

Affiche officielle du film de Georges Franju, Le Sang des bêtes (1949)

Évoquons cette fois un film bien plus ancien que ceux de d’habitude. Je ne vais donc pas vous parler d’un film récent de Netflix ou sorti en salle de cinéma. Je souhaitais me concentrer sur un court-métrage documentaire encore bien d’actualité et bien plus prenant que de simples vidéos – certes virales – de L214, Le Sang des bêtes.

Ce film est particulièrement marquant à son époque et encore de nos jours et nous le préciserons davantage juste après. Il est bon de rappeler que la réalisation est de Georges Franju dont la mise en scène froide et d’un réalisme sans faille reste une de ses marques de fabrique. Réalisme tant dans le documentaire que dans le cinéma de fiction. Franju reste connu pour avoir été proche d’Henri Langlois en participant, en 1938, à la création de la Cinémathèque française. Son film le plus connu et marquant reste évidemment Les Yeux sans visage (1960), masterpiece de l’horreur avec la regrettée Edith Scob. Là, il propose en 22 minutes de revenir sur l’horreur des abattoirs parisiens de La Villette avec une cinématographie dantesque.

Édith Scob dans Les Yeux sans visage (Georges Franju, 1960)

L’ingérence au coeur d’un documentaire militant

Pour parler de cet incroyable court-métrage documentaire que je vous conseille évidemment de voir malgré la dureté des images, prenons comme marqueur l’ingérence sur le réel de ce film. Le cinéma documentaire, contrairement à ce que l’on peut penser, est arrivé en même temps que le cinéma dit “de fiction”. En France, Pathé et Gaumont vampirisent tout le marché. Cependant, les premières traces de documentaire dans le cinéma datent de 1895 avec les fameuses vues des frères Lumière. Avec la Première, puis la Seconde Guerre mondiale, un cinéma documentaire de propagande se développe. En parallèle, des précurseurs comme R. Flaherty érige le cinéma documentaire au même rang que la fiction avec son Nanouk, l’esquimau (1922). Documentaire tout en manipulant la réalité comme quand le cinéaste filme l’intérieur d’un igloo, alors que ce dernier a été coupé en deux pour faire passer Flaherty et sa caméra. C’est ce qu’on appelle l’ingérence sur le réel.

Cette manipulation de la réalité au cœur d’un documentaire est particulièrement présente dans ce métrage et lui permet d’atteindre un réalisme absolument incroyable. Cette ingérence se manifeste déjà par le fait que le film est construit sur des images choisies, voire prédéfinies. Georges Franju, en effet, n’est pas allé exclusivement filmer les parties que l’on voit à l’écran, mais plus des dizaines d’heures de rushs comme on peut aisément l’imaginer. Ces derniers sans nul doute composés de moments particulièrement intéressants, mais qui ne collent pas au propos du film comme en atteste le nom du court-métrage : Le Sang des bêtes. Le cinéaste a donc, avec ce titre, choisi délibérément de montrer la partie dure, violente, voire insoutenable de ce métier et de ces lieux.

Il veut montrer seulement et uniquement ces lieux comme ceux de l’abattage, pas comme un lieu d’où la nourriture carnivore provient, ni montrer les liens sociaux entre les différents salariés ou tueurs comme semble plutôt les décrire Franju. Ce que l’on voit est particulièrement procédural et précis avec une outrance de la violence et l’exécution et le dépeçage comme fer de lance. En découle donc évidemment une forme d’ingérence sur réel participant à son documentaire et à ce qu’il veut montrer. Il y a une forme de discours militantiste sous-jacent. Cette manipulation du réel dans le sens positif est là pour montrer et appuyer sur ce point-là et uniquement.

Une mise en scène paradoxale créant un réalisme à outrance

Cette ingérence se constate et s’amplifie par un paradoxe net et indubitable entre les images et le commentaire. Il faut rappeler succinctement que ce dernier est particulièrement important pour le discours et la narration du documentaire à l’époque où le son synchrone (la possibilité de capter l’image et le son en même temps) ne s’est pas développé. D’une part, nous voyons des images d’une extrême violence et cruauté. La situation fait particulièrement écho au génocide juif et à l’horreur des camps survenu quelques années auparavant avec là l’assassinat de dizaines d’animaux pur et simple, sans faille et l’once d’une émotion perceptible. Les gros plans montrent alors ces tablées de veau et moutons et leurs têtes se faire trancher avant d’être lancées telles des objets. Les organes dépecés ou les réflexes de vie végétative sont mis en exergue.

Photogramme d’un veau sur une tablée avant qu’on ne lui coupe la tête – Le Sang des bêtes

L’opposition se fait évidemment avec les transitions musicales, particulièrement guillerettes. Mais évidemment cela ressort dans le commentaire qui tranche avec les images en étant doté d’une voix posée pour accroître encore plus la cruauté des images. Il donne un aspect pédagogique et neutre à ce qu’il voit comme s’il détaillait avec précision le processus de mise à mort et les différentes étapes. Cette voix posée et dénuée d’émotions et d’une forme de militantisme “vegan” rend ces images presque fictives. Nous avons presque l’impression, tant la cruauté dénote du manque d’émotion du commentateur J. Painlevé, de voir un spectacle, un show, un métrage de fiction. Cela exacerbe davantage cette dénonciation.

L’ingérence sur le réel se fait, car il veut créer le doute chez le spectateur, par ce paradoxe, sur la réalité ou non des images pour que le couperet de cette réalité bel et bien funeste tombe. C’est un réel tronqué avec presque de l’actorat de la part des tueurs. C’est ça la force de ce film. Montrer des images cruelles et violentes bien choisies et maîtrisées tout en utilisant le commentaire comme une arme du doute, comme si tout cela n’était que de la fiction, des événements fictifs. Le spectateur se ment et se rassure, il y a manipulation du réel provoquant une manipulation des spectateurs.

Formidable coup de maître si différent, par exemple, des vidéos, nécessaires sans nul doute, d’associations comme L214 sans commentaire, écriture cinématographique ni processus détaillé pour accentuer la dureté des images. Seule la dénonciation de ces actes et marques subsiste. Il est important de soutenir des initiatives comme celles de L214, mais surtout il ne faut pas non plus oublier l’importance et la précision d’action de ce court-métrage cinématographique totémique : 5/5.

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