Ce jour-là, le 20 janvier 1942

Portraits d'Aron Löwi pris dès son arrivée à Auschwitz. Il faisait parti des 1,5M de victimes juives du camp, et des 6M au total tuées pendant la Shoah. Colorisation : Adrien Fillon/Mediavenir

« Tous étaient marqués au bras d’un numéro indélébile. Tous devaient mourir nus. Le tatouage identifiait les morts et les mortes. »

Charlotte Delbo dans Auschwitz et après I : Aucun de nous ne reviendra, 1965.

Le 20 janvier 1942 se tient à Berlin la conférence de Wannsee, qui va déterminer l’organisation de la « Solution Finale ». Une quinzaine de Hauts-Dignitaires Nazis y sont réunis, sous l’égide d’Heydrich, d’Eichmann, de Müller ou même de Freisler. Bien que le sort des Juifs soit tracé depuis longtemps, cette conférence est primordiale pour fixer les ultimes conditions. À l’issue de cette dernière, c’est la vie de 6 millions de personnes qui va basculer, et entraîner le monde entier dans la barbarie de la guerre, dans la discrétion la plus totale.

Portrait d’Henrich Himmler, maître absolu de la SS, chef de la Gestapo, surnommé « l’architecte de la Solution Finale ». / Wikimedia Commons

La haine juive d’avant-guerre

La Shoah (1941-1945) est tristement la partie que l’on retient le plus de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, le fait de marginaliser la « race juive » a commencé bien plus tôt en Allemagne.

Dès 1920, soit trois ans avant le putsch de Munich d’Hitler, le NSDAP (Parti Nazi) se penche sur la question. Son programme en 25 points est très radical : on retire la citoyenneté allemande aux Juifs, on leur refuse l’accès à l’emploi public, etc. Mais ce qui va mettre le feu à poudre et lancer la machine, c’est la parution de Mein Kampf d’Hitler, en 1925. Bien que le futur dictateur ne montre pas explicitement des envies de meurtre de masse dans ce livre, en y ajoutant son antisémitisme personnel c’est une grande partie de l’Allemagne qu’il rallie à sa cause, comme le montre les élections de 1933 qu’il gagne en emportant 44 % du suffrage. Pour lui, les Juifs sont « une pestilence pire que la peste noire ».

Aussitôt arrivé au pouvoir, Hitler fait déporter les ennemis politiques (en l’occurrence les membres du Parti Communiste) au premier camp construit, nommé Dachau. La Gestapo (police secrète d’État) est également créée en 1933. En Allemagne, on assiste à une réelle nazification du pays. Au sommet du pouvoir, on cherche à faire peur, à semer la terreur. Et comment ? En établissant des camps un peu partout dans le pays. Dachau, Ravensbrück, Mauthausen, Buchenwald et d’autres, s’élèvent progressivement à travers le pays. Censés être des camps de travail, c’est une véritable industrialisation de masse qui va se construire quelques années plus tard.

L’incendie du Reichstag à Berlin, dans la nuit du 27 au 28 février 1933. Cet incendie déclenché par un opposant politique fait débuter la vague de répression des partis politiques opposés au NSDAP. /Wikimédia Commons

La question juive au centre des préoccupations

Depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, on assiste à une progressive radicalisation des mesures, bien que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on ne cherchait pas à exterminer en masse mais plutôt à exclure, priver, humilier : c’est le début de la déshumanisation. Comme dit précédemment, dès 1933 on cherche à mettre hors la loi cette partie de la population. Ensuite, on resserre le vis en 1935 avec les lois de Nuremberg, les plus connues. Elles mettent définitivement un terme à la citoyenneté allemande pour les Juifs. Entre autres, elles rendent nuls les mariages entre Juifs et aryens. En d’autres termes, ces lois visent à exclure les Juifs de la société. On assiste véritablement à une mort civique et sociale, avant d’assister à la mort au sens propre, des années plus tard.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, a lieu la Nuit de Cristal. En réponse à l’assassinat d’Ernst vom Rath (secrétaire de l’ambassade allemande à Paris) par un Juif polonais nommé Herschel Grynszpan, Goebbels et Hitler organisent un pogrom à travers toute l’Allemagne. C’est la SS, la SA et la Jeunesse Hitlérienne soutenus par le SD et la Gestapo qui vont se charger de commettre ces actes. Partout, on brûle les synagogues, pille les magasins, persécute les Juifs.

Le bilan est de près de 2 500 hommes, femmes et enfants que l’on a assassinés, ou bien déportés. Mais c’est bien plus que ça pour la communauté Juive, maintenant on ressent un véritable climat d’horreur constant et surtout de terreur de la part des Nazis. Cet acte fait partie des prémices de la Shoah. En 1941, on rend obligatoire le port de l’étoile jaune pour les Juifs, en Allemagne.

L'Allemagne de Hitler - Au fil de LauweAu fil de Lauwe
Inscriptions antisémites sur des vitrines d’un magasin Juif, à Berlin.

La Shoah

« Dans les brefs rapports mensuels de la police de sécurité, je veux seulement des chiffres sur le nombre de Juifs qui ont été expulsés et combien il en reste actuellement. »

Heinrich Himmler à Ernst Kaltenbrunner

Dès l’invasion de la Pologne (« Blitzkrieg » ndlr.), les Nazis expérimentent dès l’invasion de la Pologne en 1939. D’abord, on crée des ghettos. Le but était vraiment d’exclure les Juifs (surtout polonais à cette période) de la société. Les conditions y étaient terribles, famine, maladies, morts… Aussi, on commence à déporter les Juifs vers des camps de travail. Ces opérations de déportations sont appelées les Aktion. Shloyme Frank raconte :

« Un troisième assassin a rassemblé quatre petits enfants, les a forcés à s’agenouiller et à ouvrir la bouche. Lorsque les enfants, livides de peur, ont ouvert leur bouche, il a tiré successivement dans la bouche de chacun d’entre eux. […] Aucun d’entre eux n’a poussé un cri. »

Témoignage de Shloyme Frank, journaliste et écrivain juif polonais.

Après l’invasion de l’Union Soviétique en juin 1941, l’Einsatzgruppen aidée de la SS débutent l’extermination de masse. Au début, on regroupait les Juifs dans des fossés et puis l’on tirait à la chaîne, à longueur de journées. À l’automne 1941 voyant que la « Shoah par balles » n’était pas tellement efficace, on ramène des camions à gaz dans lequel on amasse des Juifs. Au sein du pouvoir, Hitler et Göring chargent Heydrich d’élaborer un plan pour « exterminer toute menace contre le pays ». Heydrich y réfléchit, entame les préparatifs et expose son plan lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942.

Portrait de Reinhard Heydrich, l’un des « architectes » de la « Solution Finale » / Wikimedia Commons

L’organisation de la « Solution Finale » : la conférence de Wannsee

Même si Hitler voit la guerre comme perdue, cela ne lui empêche pas de continuer son idée d’exterminer tous les Juifs d’Europe. Etant donné qu’Himmler est absent à la conférence, c’est Heydrich qui prend les rênes. À Wannsee sont discutées les modalités techniques de l’opération (déportations, recensement, exécutions…). Une seule conclusion en ressort de la conférence : il faut industrialiser la mort. Avec l’accord du Führer, les Juifs seront recensés, puis déportés à l’Est pour y être conduits vers la mort. Mais pour cela, il faut (en plus des camps de concentration), des centres d’exterminations.

Recenser, arrêter, déporter

Les pays de l’Europe de l’Ouest étant dépourvus de ghettos, les autorités allemandes comptent sur la collaboration de ces pays pour pouvoir d’ores et déjà recenser les Juifs. En France, ces recensements sont orchestrés par Vichy mais également par l’Occupant. Les arrestations elles sont gérées par la Gestapo ou la Milice française. L’arrestation de Juifs la plus connue de l’Histoire de France est la rafle du Vél d’Hiv (16-17 juillet 1942). Ces jours-là, ce sont plus de 13 000 personnes qui ont été arrêtées puis conduites au camp de Drancy avant d’être déportées à l’Est.

Une fois arrêtées puis conduites à Drancy (pour l’exemple de la France) avant d’être déportées à l’Est, quelle est la destination finale ? C’est en réponse à cela qu’a été crée au printemps 1942 le tristement célèbre camp d’Auschwitz-Birkenau. Destination finale parmi tant d’autres.

Transportés dans des wagons à bestiaux dans des conditions abominables pendant plusieurs jours, sans pouvoir voir rien qu’une seule fois la lumière extérieure et pire, sans savoir où vous étiez menés, la déportation était la première étape de votre dernier voyage. Arrivés à Auschwitz, vous étiez triés : hommes et femmes aptes à travailler d’un côté, enfants, vieillards et femmes inaptes à travailler de l’autre : c’est la sélection. « Schnell, schnell! » crient les Nazis avec les bergers allemands à leurs pieds. Primo Lévi explique d’une façon émouvante ce processus de déshumanisation dans Si c’est un homme.

Les inaptes et invalides ne le savent pas encore, mais ils sont conduits à la chambre à gaz. On leur fait croire qu’on leur fait prendre une douche pour se laver, on les déshabille et on les conduit dans une grande salle avec des pommeaux. Seulement, ce n’est pas de l’eau qui sort mais du Zyklon B, un gaz léthal qui conduit à l’anoxie.

En quelques minutes plus aucun son ne sort de cette chambre. Le Sonderkommando est chargé d’emmener ces corps dans les fours crématoires. Pendant trois ans, Auschwitz fonctionnera comme ça dans le plus grand des secrets. Pendant trois ans, Auschwitz aura ôté la vie d’1,5 millions de Juifs. Pendant trois ans, Auschwitz était le berceau de la barbarie nazie.

« Tous les jours et toute la nuit les cheminées fument avec ce combustible de tous les pays d’Europe »

Charlotte Delbo dans Auschwitz et après I : Aucun de nous ne reviendra, 1965.
Détail du mur des Noms au mémorial de la Shoah, à Paris. Photographie : Adrien Fillon / Mediavenir

Pour aller plus loin, je vous conseille de lire les livres de Charlotte Delbo issus de la série Auschwitz et après. Elle-même déportée à Auschwitz-Birkenau, elle y relate son expérience mais également ce qu’elle a vu, dans un style relativement immersif et très émouvant.

2 commentaires

  1. Il me semble que l’incendie du reichstag soit un coup monté. C’est bien les propres nazis qui l’ont détruit en accusant un opposant pour justifier leur répression.

    1. Oui et non, la thèse avancée est l’incendie criminel par le communiste van der Lubbe. Cependant, certains historiens disent qu’au même moment se trouvait un détachement de SA qui serait passé par un passage secret et y aurait introduit des explosifs. Dans tous les cas, Hitler prend parti de la thèse de l’incendie par van der Lubbe.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *