Ce jour-là, le 13 janvier 1898

Détail de la Une du quotidien l'Aurore, en date du 13 janvier 1898/Retronews

« Demandez L’Aurore ! ». Voilà ce que scandent les crieurs de journaux ce matin du 13 janvier 1898. 5 centimes de francs et le quotidien est entre vos mains. Seulement ce jour-là, vous apercevez une expression écrite en gros et en gras qui tape à l’œil, et qui est célèbre même encore aujourd’hui : J’accuse…!. Mais cette lettre ouverte c’est aussi Zola, c’est aussi l’Affaire Dreyfus. Dans cette nouvelle chronique, partons à la découverte de cette Affaire qui a littéralement bouleversé l’opinion française.

Une de l’Aurore en entier/Gallica (BNF)

Une Affaire avec un grand « A »

Il est vrai que lorsqu’on évoque l’Affaire Dreyfus, on utilise un grand « A ». Mais pourquoi ? Tout simplement parce que cette affaire était (et est encore) le fruit de nombreuses polémiques, contestations, oppositions.

Tout débute le 26 septembre 1894 lorsqu’une lettre déchirée en 6 morceaux arrive dans le bureau du commandant Henry, chargé du contre-espionnage. Cette lettre va devenir l’objet de toutes les attentions. Très vite, cette pièce à conviction va être appelée le « bordereau ». Ce bordereau est adressé à l’attaché militaire allemand en poste à l’ambassade d’Allemagne, Maximilian von Schwartzkoppen. En lisant le bordereau on apprend qu’il est composé de documents militaires confidentiels français, destinés à une puissance étrangère. Sous la potentielle menace et gravité que constitue ce dossier, une enquête est ouverte par le ministère de la Guerre.

Mais qui peut-être donc l’auteur de cette lettre ? Pour le ministère de la Guerre, ce bordereau est du pain béni, le coupable est déjà trouvé. Il s’appelle Alfred Dreyfus. Mais pourquoi lui ?

  • Alfred Dreyfus est stagiaire à l’Etat-Major c’est donc naturellement qu’il a accès à des documents importants sur l’armée française.
  • Il est d’origine d’alsacienne, il maîtrise donc l’allemand ce qui est une facilité pour communiquer avec l’ennemi.
  • Il est de confession juive, ce qui fait de lui le suspect parfait.

Ce dernier point est le plus important, car il découle de l’antisémitisme qui commence à fortement grandir en France. Facilitées par la presse, les idées antisémites vont notamment être véhiculées par le quotidien dirigé par Edouard Drumont (surnommé le « père de l’antisémitisme français »), la Libre Parole. Le 29 octobre 1894, soit 14 jours après l’arrestation de Dreyfus au ministère de la Guerre, le quotidien annonce l’arrestation d’un officier français pour haute trahison.

Edition du supplément illustré du Petit Journal en date du 23 décembre 1894.

Un scandale d’État

Comme vous le savez sûrement, le coupable (et cela a été prouvé bien des années après) n’était pas Dreyfus. Une preuve flagrante est que l’écriture du bordereau ne collait pas avec l’écriture de Dreyfus. Ce n’est pas un problème pour le ministère de la Guerre, on fait un appel à un expert et père de la police judiciaire (Auguste Bertillon) et on trouve un prétexte : Dreyfus a pratiqué l’auto-forgerie (imiter sa propre écriture en y introduisant volontairement des erreurs).

Le procès s’ouvre le 19 décembre et se terminera le 21. Trois jours de mensonges, de fausses preuves orchestrées dans le dos de Dreyfus dans le seul but de le reconnaître coupable. Malgré les brillants avocats sollicités par son frère, Mathieu Dreyfus, un élément va chambouler le court du procès : la présence d’un « dossier secret » regroupant (soi disant) 4 preuves irréfutables. On apprendra bien des années plus tard que ce dossier était vide. Aussi, c’est sous l’impulsion de la montée de l’antisémitisme en France mais aussi de la forte vague réactionnaire des journaux antisémites, que la condamnation du capitaine Dreyfus a largement été facilitée.

La Libre Parole titre « condamnation du Capitaine Juif Dreyfus », le 23 décembre 1894/Retronews

Dreyfus est condamné à l’unanimité des juges à la dégradation et à la déportation en Guyane pour haute trahison. Triste jour qu’est le 5 janvier 1895, qui signe la dégradation du capitaine Dreyfus dans une cour de l’Ecole Militaire. Il reste stoïque, il dit même :

« Soldats ! On dégrade un innocent ! Soldats ! On déshonore un innocent ! Vive la France ! Vive l’armée ! »

Propos tenus par le capitaine Dreyfus devant la foule, le jour de se dégradation.
Edition du 6 janvier 1895, le lendemain de la dégradation du capitaine Dreyfus/Retronews

La découverte de la supercherie

Suite à ces événements, l’opinion des Français va être divisée en deux. D’un côté, il y a le camp dreyfusard et de l’autre le camp anti-dreyfusard.

Le 14 juillet 1895, le colonel Picquart est nommé à la tête du Service Renseignement. C’est grâce à Picquart que la supercherie montée par le ministère de la Guerre va être découverte. Très vite, il va trouver une preuve qui va tout chambouler : la découverte d’un « petit bleu » (un télégramme, ndlr) écrit par Schwartzkoppen et adressé au commandant Esterhazy. Et puis tout s’enchaîne, en août Picquart signale que le dossier secret ne contient aucune preuve contre Dreyfus, mais aussi il mentionne que le bordereau a bel et bien été écrit de la main d’Esterhazy. Voyant que la situation devient préoccupante au sein du ministère de la Guerre, le commandant Henry décide de rajouter une pièce au dossier secret en pratiquant l’auto-forgerie. Cette pièce s’appellera le « faux Henry ». Ironie du sort ou simple précaution, le commandant Henry est nommé à la tête du service de renseignements début 1897.

Le Matin, premier quotidien à publier un fac-similé du bordereau. 10 novembre 1896/Retronews

De son côté, Picquart avertit son ami et avocat Louis Leblois des découvertes accablantes qu’il a contre le coup monté du ministère de la Guerre. Les traitres de leur côté prennent soin de protéger Esterhazy. Emile Zola rentre un jeu dès novembre 1897, en écrivant dans les colonnes du Figaro, dénonçant lui aussi cette supercherie. Vous vous en doutez, la révélation de la culpabilité d’Esterhazy a elle aussi engendré un procès dont l’issue a été l’acquittement (on s’en doutait…).

J’Accuse… !

« J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes inquiétudes du siècle. »

Cette lettre ouverte a fait l’effet d’une bombe, littéralement. Se sentant en danger, le commandant Henry après s’être fait arrêter suite au « faux Henry », se suicide en se tranchant la gorge dans sa cellule. Le colonel Picquart est condamné à soixante jours de forteresse. Zola est condamné pour diffamation à la peine maximale soit un an de prison et 3 000 francs d’amende. Mais voyant l’importance de la supercherie, d’autres intellectuels vont se rallier à la cause dreyfusarde. Jean Jaurès écrit le 10 août, une série d’articles intitulés Les Preuves.

Les têtes tombent l’une après l’autre au ministère de la Guerre : Du Paty de Clam est arrêté, Esterhazy avoue avoir écrit ce bordereau « sous la dictée » de ses chefs. Un nouveau conseil de Guerre s’ouvre le 7 août, en même temps qu’un nouveau procès Dreyfus. L’issue est toute aussi tragique, il est de nouveau condamné à dix ans de réclusion mais avec des « circonstances atténuantes ».

Le dénouement

Dans de tristes circonstances, Zola meurt asphyxié chez lui le 29 septembre 1902. Lors de ses funérailles, Anatole France prononce un discours dans lequel il proclame :

« Envions-le, il fut un moment de la conscience humaine. »

Entre 1904 et 1906, la Cour de Cassation entame une procédure minutieuse pour rétablir la vérité. Enfin, en juillet, la Cour de Cassation annule le dernier jugement porté contre Dreyfus, et la Chambre demande une réintégration de Dreyfus dans l’armée avec le grade de chef d’escadron et Picquart avec le grade de général de brigade.

Comprendre cette Affaire, c’est également comprendre un événement majeur de l’Histoire et de la société française au cours du XIXème siècle, car c’est avant tout une histoire politique. Quiconque veut comprendre la France contemporaine se doit de connaître cette Affaire, qui continue à hanter la mémoire collective des Français.

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