Le cinéma en temps de crise

En France, s’il y a un secteur touché par la crise de la Covid-19, c’est bien la culture. Le cinéma y compris. Vecteur artistique et de divertissement, il mute, peu à peu, vers des plaisirs dématérialisés. Mais aussi individuels.

Appeler ça une crise peut paraître pessimiste et anxiogène, mais il s’agit avant tout d’un problème structurel, de longue durée. Un processus même. La crise sanitaire et économique qui ébranle le monde n’a pas facilité la tâche au cinéma. Pour la considérer comme une crise sur le plan culturel, il faut d’abord étudier la situation du cinéma pendant les crises précédentes, les deux guerres mondiales, mais aussi le krach boursier de 1929. L’objectif est de montrer les similitudes, mais surtout les différences entre ces crises et, par conséquent, en quoi la société, la Covid-19, et a fortiori le numérique ont ébranlé le cinéma.

Artistiquement, le Cinématographe a été une vraie révolution quand, le 28 décembre 1895, les Frères Lumière ont proposé leurs premiers films en séance publique. Le côté artistique reste, mais une logique de divertissement s’instaure avec la présence de films dans les foires et les kermesses, surtout des représentations de numéros de cirque ou de danse.

Un début d’économie du cinéma qui limite la crise

Une vraie industrie se met en place avec Pathé dès la fin du 19ème siècle à une cadence folle : 70 films sont produits en 1901, 583 en 1906 avec des réalisateurs prolifiques comme Ferdinand Zecca. Des succursales se développent en Italie, Russie ou à Singapour. En 1906, Pathé engendre 3,8 millions de francs. La starification des réalisateurs et acteurs se fait rapidement, comme pour le comique Max Linder en France, aux États-Unis avec le réalisateur D.W. Griffith ou la star Mary Pickford, Asta Nielsen au Danemark, Greta Garbo en Suède ainsi que Fritz Lang et son fameux M le maudit (1931) en Allemagne. Une vraie manne financière émerge aux États-Unis lors de la ruée vers le nickel, en parallèle du tayloro-fordisme, période où des salles rudimentaires proposent leurs films pour 5 cents. La Première Guerre mondiale ne crée étonnamment pas de véritable crise économique concernant le cinéma. L’industrie cinématographique en est à ses débuts, et même avec une crise de cette ampleur, les dégâts ne sont pas considérables. Il y a très peu de personnes – comparé aux années 50 et aux 30 Glorieuses – qui sont engagées dans cette profession.

Les États-Unis par leur engagement tardif se protègent et prennent le dessus en développant leur industrie sur la côte Ouest à cause du trust d’Edison. Les paysages extérieurs permettent le développement de westerns à succès avec de la place et pour moins cher qu’à l’Est. La starification se poursuit grâce à leur image, leur nom et des revues. Leurs salaires sont pharamineux. On retrouve des réalisateurs comme David Wark Griffith qui instaurent le suspense et la tension dans des films comme The Lonely Villa (1909). Il sera davantage connu pour Naissance d’une nation (1915), film raciste faisant l’apologie du KKK qui pour 110 000 euros de budget amassera plus de 50 millions de recettes. Les prix des places sont multipliés exponentiellement : ils grimpent à 2 dollars. Puis vient l’arrivée d’une presse critique cinématographique : Moving Picture World. Ce film tout comme son “manifeste anti-raciste” Intolerance (1916) lance une vraie hégémonie américaine : budget de 2 millions, fresque grandiloquente… Des capitaux de Rockefeller vont même rentrer dans le cinéma avec un monopole à l’international. C’est l’arrivée fracassante des quotas de films américains en France.

Photogramme du film Naissance d’une nation (David Wark Griffith, 1915)

En France, la casse est un peu plus importante. Le cinéma de divertissement démocratisé par les baraques de forains et le réalisateur Georges Méliès perd du terrain. La période de guerre est marquée par l’importance des films d’actualités notamment vue par les familles de soldats. Fin 1916, par souci d’économie d’énergie et de sécurité, de nombreux établissements de spectacles, comme les cinémas, sont fermés. La protestation de leurs propriétaires les fera rouvrir le 17 mars 1917 avec toujours en majorité des œuvres d’actualités, de patriotisme ou de propagande comme Une page de gloire (1915) de Léonce Perret.

Au Japon, le cinéma se porte bien dès 1895 avec des films très traditionnels. Juste après la Première Guerre mondiale en 1923, un immense tremblement de terre dans la région de Tōkyō fait plus de 100 000 victimes. Les studios comme ceux de Shōchiku sont détruits et les productions sont délocalisées à Kyōto, l’ancienne capitale, célèbre pour ses nombreux sites historiques où seront tournés nombre de films féodaux (jidai geki). Un drame humain et économique.

Une post-guerre régénératrice aux innovations majeures

Si la “Der des Ders”, par sa proximité avec la création du cinéma, a limité la crise économique, les années 1930 en France sont compliquées pour le cinéma. Financièrement, les moyens et la création sont limités. De 1930 à 1934, c’est l’âge d’or du théâtre filmé avec 37 % de films d’adaptations théâtrales. Les studios font faillite. Gaumont, après la mort de son réalisateur prolifique, Louis Feuillade, en 1925, signe un accord avec la MGM, puis Louis Aubert. Mais cela sera vain avec une fin 9 ans après. Le système de studio est un peu oublié. Il y aura, en 10 ans, 285 sociétés ne produisant qu’un seul film avant de faire faillite. C’est l’arrivée du réalisme poétique avec Marcel Carné, Jean Renoir ou encore Jean Gabin qui relancera le cinéma français en perdition après la crise de 1929.

La deuxième guerre mondiale passe par là mais le cinéma sous l’Occupation garde de sa superbe économique et artistique. C’est la Continental du nazi Alfred Greven qui produit 30 des 220 films de l’époque. Son objectif : faire des œuvres prestigieuses et non de propagande. Ils ont des salles spéciales et les moyens sont là, notamment pour les salaires. Henri-Georges Clouzot, réalisateur du Corbeau (1943) sera, lui, davantage transgressif et marquera la fin de l’Occupation. La guerre laissera place à la Nouvelle Vague et une fréquentation mirobolante en parallèle de la création du Festival de Cannes et du CNC. Une vraie manne artistique, cinéphilique et éminemment économique.

Pierre Fresnay, acteur emblématique sous l’Occupation, dans Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot (1945)

Si l’hégémonie américaine se concrétise durant les années 20, la crise y arrive. C’est surtout au niveau des banques que les problèmes économiques fusent. L’arrivée du son, quelques années auparavant, amène des entreprises à proposer leurs systèmes pour les studios et salles.

C’est une véritable guerre de brevets : Rockefeller finance avec difficultés la Western Electric qui a le monopole des systèmes sonores. En Allemagne, c’est le système de son, Tobis Klangfilm, qui fait concurrence avec la Western Electric permettant de limiter la crise. Mais c’est aussi un cinéma qui s’est développé durant les années 1920 sous l’impulsion de la nationalisation de la compagnie UFA. En France, les systèmes de son Chronophone et Western Electric sont interdits par Goebbels au profit de l’Allemagne, les favorisant de nouveau.

L’arrivée du son coïncidant avec la crise permet un beau redressage aux États-Unis : doublement des billets vendus entre 1927 et 1929 pour 80 millions d’entrées par semaine l’année suivante. C’est aussi la création progressive des majors comme la MGM, la 20th Century Fox ou Columbia : films de séries B, identité de prestige, producteurs ultra-puissants, vie privée des acteurs contrôlée. C’est une véritable usine en parallèle de l’arrivée du Technicolor, des formats larges (Cinémascope) au cinéma ou du relief 3D, mais aussi de réalisateurs comme Alfred Hitchcock et John Huston.

Au Japon, les événements politiques de l’annexion de la Mandchourie à Pearl Harbor freinent la production alors que le son arrive. Cela continue durant la guerre avec un contrôle gouvernemental et de la propagande dès 1939 qui glorifient l’armée et leur politique expansionniste. Certains cinéastes l’esquivent en proposant des sujets historiques de la période féodale : les “jidai geki”. Après la guerre, les USA occupent le pays et cela lance un mimétisme hollywoodien : 6 grands studios principaux portant une production gigantesque dépassant les 500 films par an pour 1 milliard d’entrées annuelles (soit 10 entrées par habitant).

En Italie, c’est également compliqué avec une crise durant le fascisme. Seuls 12 films sont proposés avec 10 de la Cines, monopole clair. Une loi étatique, en 1931, permettra de lutter contre le cinéma américain. Cela porte ses fruits avec 67 films en 1938 et 4 ans après, 120 films. En parallèle, c’est l’invention de deux mastodontes italiens (Titanus et Lux), la Mostra en 1932 et le studio de la Cinecittà en 37. L’État censure beaucoup, pourtant seuls 4 % de la production sert la propagande directe comme Chemise noire de Giovacchino Forzano qui sera un échec cuisant en 1933. Le second conflit amène encore des soucis avec 600 films américains pour 70 italiens, mais la relance est rapide grâce aux comédies italiennes et l’arrivée du néoréalisme (Rossellini, Fellini, De Sica). Le cinéma italien devient le 2ème mondial.

Un cinéma en pleine crise existentielle individualiste

La crise du cinéma existe depuis des décennies, mais de façon conjoncturelle comme pour tous les autres secteurs. Actuellement, il s’agit davantage d’une crise structurelle. Les technologies qui nous ont tant aidé pour la création cinématographique durant les années 1950 jusqu’au début du 21e siècle nous font front. Leurs dérives commencent durement à se faire sentir.

C’est un grand changement face à la mutation du cinéma en phase avec la société et son hyper-individualisation ainsi que les nouvelles technologies. Crise culturelle donc, mais d’abord économique, technologique, sociale, au-delà de l’aspect sanitaire. Contrairement aux précédents conflits, la crise est sanitaire. Le monde est aussi paralysé que les salles de cinéma. Néanmoins, cela est contré par les technologies, une sorte de curiosité culturelle et une volonté de réinventer le cinéma.

La crise met en lien différentes choses : une crise sanitaire qui a amené le confinement, un contexte politique, social et sociétal très compliqué, un individualisme et des technologies séparatrices. Le problème de taille est l’individualisation de la société, voire, de façon anxiogène, l’hyper-individualisation. En effet, il y a l’Histoire qui se répète avec un combat idéologique et éminemment politique du clivage gauche-droite. Ce dernier amène les Français, mais cela se confirme à l’international, vers les extrêmes notamment de droite. Les différents problèmes nationaux, ne trouvant pas de solution, trouvent un ennemi : l’étranger. Ce cercle vicieux morcèle le paysage français comme européen et crée une véritable individualisation alliée à un incroyable égoïsme et de la violence gratuite.

Cette crise a des effets négatifs évidemment sur le plan sanitaire et économique, mais elle met en place des mécanismes presque insolubles et inarrêtables d’individualisation et de peur de tout le monde même son proche voisin. En effet, la crise continue avec ces masques, ses gestes nécessaires. Les effets pervers sont aussi là et clairement identifiables, car les jeunes générations et notamment les enfants sont en pleine période sociologique d’intériorisation des mécanismes de conduite en société. Ils intègrent cette récente méfiance politique et a fortiori sanitaire maintenant qui devrait donc vraisemblablement devenir une norme. L’objectif étant de la contrer. Ces technologies qui ont aussi favoriser cette individualisation outre le confinement et ce climat sociétal cassent quelque chose qui est le summum du collectif, la culture. L’individualisation avec ces échauffourées politiques a été intensifiée par le confinement.

Une dématérialisation effective compliquée à supplanter

Les technologies, comme on le sait, ont toujours eu des effets positifs comme l’immédiateté de l’information, la construction d’un village global avec davantage de communication avec des populations étrangères. À l’opposé, le cyber-harcèlement, le trop d’information desservent le numérique.

En terme de culture, il y a évidemment énormément de supports qui ont émergé comme YouTube et ces kyrielles de vidéos. Récemment, ce sont les plateformes de streaming et VOD comme Netflix, Prime Video ou Apple TV+ et Disney+ qui font sensation. Sur le plan créatif, c’est une vraie mine avec des propositions de séries à gros budget et une volonté artistique comme les phénomènes : Game of Thrones, Bodyguard, Tchernobyl, Breaking Bad avec Bryan Cranston, Sex Education, Mindhunter produite par David Fincher et Charlize Theron ou encore Riverdale. Des séries qui font sensation et qui ouvrent des tabous. Mais ce sont aussi des propositions cinématographiques atypiques.

Le système de la salle de cinéma ne permet pas toujours de proposer certains films. Par exemple, The Irishman de Martin Scorsese sur Netflix dure 3 h 30. Il est donc évident que le nombre de séances journalières aurait été faible, comme les rentrées économiques.

Ces plateformes, en particulier Netflix, ont pu proposer le retour d’Eddie Murphy dans Dolemite is my name (Craig Brewer), de Steven Soderbergh pour The Laundromat avec Meryl Streep et Gary Oldman. On attend, par ailleurs, Pinocchio, en 2021, réalisé par Guillermo Del Toro, le film Community de la sitcom éponyme de Dan Harmon (Rick & Morty) ou encore deux séries sur l’univers de Charlie et la chocolaterie par Taika Waititi.

Même si les comportements de visionnage avaient déjà changé avec le replay et les visionnages sur les plateformes, il y avait cette alternative physique de l’expérience cinématographique différent de l’expérience chez soi. Là, nous nous rendons compte que la crise a intensifié l’utilisation de médias numériques, et par conséquent, individualistes. Nous allons, peu à peu, vers le dématérialisé par réaction à cette crise sanitaire et cette montée de l’hyper-individualisation. De plus, par le jeu économique, les majors comme Disney ou la Warner se dirigent vers les médias digitaux qui actuellement monopolisent l’attention.

Durant le confinement du début d’année, Netflix a engrangé près de 16 millions de nouveaux abonnés. Une explosion temporaire avec évidemment des résiliations en masse à l’issue des semaines d’isolement. Pourtant, cela a été bénéfique aussi sur le long terme. De nombreux abonnés ont pu faire un calcul coûts-avantages comparé au cinéma physique. L’abonnement allant de 7,99 euros à seulement 15,99 pour la version premium est de toute façon moins cher qu’une place de cinéma surtout vu le catalogue de séries, documentaires, films récents ou anciens, créations originales ou dessins-animés proposés.

En parlant des plateformes comme le nouveau Graal, nous oublions que ces plateformes sont déjà implantées depuis une bonne décennie. Néanmoins, les salles physiques comme les propositions dans celles-ci étaient toujours devant, mais l’aura de ces plateformes numériques aura fait un ravage. L’équilibre entre physique et dématérialisé que ce soit économique, voire artistique n’est plus d’actualité. Le cinéma est beaucoup plus cher et Netflix comme Prime Video ou OCS sont vite rentables pour le client sur le plan financier. Un investissement juste, transparent, et artistiquement (avec des signatures cinématographiques).

Le cinéma a aujourd’hui du mal à se renouveler avec le temps et à faire face aux défis des plaisirs digitaux individuels alors qu’il était, à son arrivée, une véritable révolution. Il y a évidemment eu des propositions économiques comme le CinéPass du Pathé-Gaumont à 16,99 euros mensuellement pour voir un nombre de films illimité, mais cela est destiné davantage aux cinéphiles. Artistiquement et toujours pour contrer le numérique, il y a la 4DX, l’IMAX ou le Dolby, mais les coûts ne sont pas proportionnels au plaisir. Peut-être que le cinéma physique n’a pas à changer, mais plutôt les consommateurs de cinéma à se rediriger vers les salles et partager une vraie expérience inégalable (avec le masque pour l’instant).

Même avant la Covid-19, il y a toujours eu un problème de chronologie avec des films en streaming illégal sortis (bonne ou mauvaise qualité) avant leur sortie française. Et les décalages de films – majoritairement Disney, encore – continuent avant qu’ils sortent potentiellement sur Disney +. Encore de quoi gâcher l’expérience physique de la salle de cinéma pour des films Disney qui réunissent tant et rapportent beaucoup aux petites salles comme les multiplex dans ces temps difficiles.

Même si le cinéma ne se renouvelle pas, il a été créé par essence pour partager un moment comme le voulaient les Frères Lumière. La date d’invention du cinéma n’a jamais été fixée par les multitudes de dates et d’expériences comme Louis Le Prince et évidemment le Kinétographe de Thomas Alva Edison et William Kennedy Laurie Dickson. Ce dernier bien qu’arrivé avant ne correspond pas à la définition du cinéma, partager un moment collectif. Il s’agissait de petites baraques individuelles pour voir un petit film. La vision individualiste des deux hommes tend à prévaloir.

Malgré tout, le cinéma reste une véritable expérience que l’on peut compléter avec tous les dispositifs technologiques et ces si belles salles françaises proposent à nouveau tant de films aimés. Le cinéma, c’est aussi un à-côté avec un confort, les friandises, le dépaysement, la sortie familiale, la découverte de nouveaux univers… La création culturelle est bonne et est intensifiée par les médias digitaux, mais elle retire, dans ces travers, cette part collective et physique du partage de connaissances et de cultures si importante dans ces temps.

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