Malcolm & Marie ou le portrait de la dépendance sentimentale

"Malcolm & Marie" (2021), Sam Levinson - Affiche officielle Netflix

Ce long-métrage était la première grande attente cinématographique de l’année 2021. Depuis un an, les salles de cinéma sont quasiment à l’arrêt avec comme seule grosse sortie Tenet (Christopher Nolan). Le confinement a fait muter tout cela sur les plateformes de streaming, récemment avec Soul (Pete Docter). Après le film à festival horripilant Pieces of a Woman (Kornél Mundruczó), Netflix s’offre le papa d’Euphoria, phénomène HBO avec Zendaya, Sam Levinson.

Le film ne pouvait qu’être un succès commercial, voire public et critique de par le phénomène sériel précédemment évoqué. Levinson, avec Netflix, joue la carte de la sûreté en mettant au premier plan son actrice d’Euphoria Zendaya et John David Washington, l’acteur principal du dernier Nolan, Tenet. Avec tous ces éléments, le film ne pouvait que fonctionner et sur Netflix d’autant plus. Pari risqué cependant car les cibles de Levinson sont les jeunes et les millennials, un peu frileux au noir et blanc que l’on a pu apprécier déjà sur Netflix avec Mank (David Fincher). Ajoutez à ça, un huis clos de 100 minutes avec seulement deux acteurs sur un couple en détérioration après que Malcolm (John David Washington) n’ait pas remercié sa compagne Marie (Zendaya) lors de la première de son film malgré la participation de cette dernière.

Un postulat semblant simple comme moteur du métrage

Parlons réellement de ce film qui, pour moi, est une claque absolument détonante et incroyable. Tout est absolument maîtrisé de bout en bout avec un calcul millimétré. Le postulat, on le remarque très rapidement, est extrêmement simple et part de cette erreur du personnage de Malcolm vis-à-vis de sa copine créant moult disputes et remises en question. Toutefois, le métrage déploie rapidement et de façon crescendo un feuillage très très dense et complexe nous permettant de nous rendre compte de la situation bien plus compliquée et enracinée du couple et de leurs problèmes.

En résulte alors un travail absolument incroyable de précision et de minutie sur le jeu d’acteur et les dialogues. Ces deux éléments sont réellement et indubitablement l’unique moteur puissant et infaillible du film comme si leurs dialogues et monologues ne pouvaient s’arrêter. Ces derniers sont d’une justesse incroyable de par la majestuosité des deux protagonistes, ce qu’ils disent sur la vie, les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Mais évidemment, tout cela résonne plus ou moins avec ce principe d’identification, nous faisant plus ou moins apprécier le film. Mais il est sûr qu’avec un peu de patience et de concentration sur leurs joutes verbales pleines de poésie, de sentiments et avant tout de sens, le long-métrage de Levinson ne nous laisse pas indemne.

Une cinématographie discrète au service d’un noir et blanc symbolique

Disons qu’à côté de cette peinture des sentiments et ce portrait de ces deux personnages, il y a, justement, l’à côté. Alors, on connaît ces œuvres totémiques, maîtresses dans la mise en scène et tous les aspects cinématographiques comme Amadeus (Miloš Forman, 1984) – le premier exemple qui me soit venu, véritable chef-d’œuvre -, sauf que là, on voit que Sam Levinson a voulu clairement, nettement et précisément se focaliser et nous focaliser sur ces dialogues et prestations d’acteurs. De ce fait, le reste que l’on pourrait qualifier de “cinématographie du film” se voit être au second plan, mais pour des raisons précises et justes. Concrètement, le noir et blanc et cette cartographie des lieux ou décors restent des éléments supplémentaires pour apprécier le métrage tout en ne vampirisant pas le reste et le moteur principal.

Prenons d’abord le premier aspect qu’est le noir et blanc. Ces couleurs, en 2021, peuvent paraître désuètes et sans intérêt, voire comme de la flemme totale de la part du cinéaste. En allant chercher un peu plus loin, la question du symbolisme se joue dans ce choix colorimétrique. Contrairement au symbolisme à outrance qui vient, part, revient et repart dans Pieces of a Woman, ici, les interprétations sont multiples et Sam Levinson laisse à chacun le choix d’y voir un message et une interprétation de façon à apprivoiser, s’accaparer et avant tout s’identifier au film, aux personnages et aux enjeux.

On peut, par exemple, penser que ces couleurs sont synonymes de détérioration des sentiments et de la relation entre Malcolm et Marie. La couleur, elle, signifierait simplement la sincérité et la réalité. Ceci peut être vu comme le portrait d’un amour fou (cf : l’affiche du film) ou du moins toxique. Le spectateur voit cette relation de façon sombre et malsaine avec ces couleurs noires et blanches, tandis que les deux protagonistes vivent en couleurs, dans leurs couleurs et dans un mutisme, une dépendance et une toxicité sans failles. La fin, elle, est positive selon des codes cinématographiques traditionnels disons le pour ce que l’on peut en penser. Pourtant, le noir et blanc peut confirmer la décrépitude de ces sentiments et la démolition à petits coups de leur couple et leur santé mentale dans une forme d’échéance retardée qui fera encore plus mal, comme si ce positif était un négatif qui arrivait à grands pas.

L’importance du huis clos

En plus de cette question du noir et blanc qui symbolise et a une plus grande importance qu’on ne le pense, le huis clos est un élément secondaire, mais néanmoins important et porteur, lui aussi, d’une forme de symbolisme. Ce huis clos de 102 minutes nous permet indubitablement de nous attacher à un lieu ayant une véritable cartographie. Au bout d’un bon tiers du film, nous connaissons plutôt bien la maison accentuée par les nombreux plans-séquence. Mais le cinéaste de 36 ans instaure une cartographie assez paradoxale.

En effet, même si nous plaçons et arrivons à localiser la cuisine, la salle de bains ou le canapé, en découle d’un manque d’attache à ces lieux. Les personnages semblent simplement divaguer dans les lieux. La caméra les suit en parcourant les différentes parties de la maison, mais ces parties sont de simples échappatoires pour se retrouver seuls, se ressourcer avant d’attaquer, à nouveau, son comparse. Le spectateur connaît les lieux, mais ne s’y attache pas comme la maison de Parasite (Bong Joon-ho, 2019) par exemple. Les protagonistes que sont Malcolm et Marie ne font que parcourir les lieux par pur individualisme et égoïsme pour se retrouver. Seuls les lieux les retiennent. Sans ce huis clos, la donne serait totalement différente. Ils ne connaissent pas vraiment les lieux, ne les apprivoisant pas et sans y prêter attention.

Le portrait-excuse d’une relation assez toxique

Disons que je suis particulièrement élogieux concernant ce film grâce, en particulier, à la prouesse totale des dialogues et à cette peinture des personnages. L’ensemble est uniquement verbeux sans aucune action. Le cinéaste joue évidemment sur d’autres aspects. Il y a évidemment le fait qu’il s’agit – même si cela n’est pas précisé – d’une sorte d’autobiographie. Des faits réels en reprenant ce qui s’est passé avec sa femme, Sam Levinson propose de revivre ce moment peu glorieux de sa vie. La précision est absolument parfaite et incroyable. Il est le mieux placé pour raconter cette histoire.

Tout cela donne un aspect extrêmement réaliste comme si John David Washington était Sam Levinson et Zendaya, sa femme, Ashley. Levinson semble s’excuser auprès de sa femme en donnant et en retranscrivant cette histoire où ce couple est au centre du film et où rien ne peut leur voler la vedette. Ils sont là et on les écoute, on les voit se complaire dans une relation quelque peu toxique, un moment de leur histoire sentimentale fondée sur la dépendance. Le personnage de Marie engage la dispute après que Malcolm ne l’ait pas remerciée dans son discours. Sam Levinson se rend compte de ses erreurs et décide de ne pas être créateur, de nouveau, mais veut laisser la vedette à Zendaya, allégorie de sa femme, sur le devant de la scène pour flamboyer.

Le spectateur regarde et constate que le film montre les erreurs de ce couple ancré à ce moment dans une forme de toxicité et d’opportunisme du côté du personnage de Malcolm. Le cinéaste états-unien raconte cette histoire avec une force absolument incommensurable et la valeur, le poids et l’importance des dialogues sont tels qu’il n’y a jamais, à aucun moment, une ellipse ou un flash-back pour nous montrer le déroulé de la soirée ou les événements passés. C’est là, la prouesse du film et ce qu’il veut montrer. Le spectateur se fait son propre avis en fonction de son vécu, toujours avec ce principe d’identification, et en imaginant toutes les situations et moments décrits par les protagonistes. Dans ce même esprit, je peux vous recommander aisément The Guilty (Gustav Möller, 2018).

Il est clair que la peinture des deux personnages se détaille au fur et à mesure. Le spectateur constate et voit toute cette décadence, pas comme les protagonistes. Il voit que le problème n’est pas résolu et qu’il est bien plus structurel dans cette toxicité. Malgré une fin positive, on peut y voir quelque chose de tronqué tel un problème résolu trop vite et qui reviendra, ou alors des retrouvailles et des prises de conscience réelles des deux protagonistes amenant, cette fois, une touche de positivité. À chacun son appropriation et son interprétation en fonction de son vécu et de son attachement à Malcolm et Marie. Le point de départ est donc très simple mais instaure une vraie complexité des relations tout en instaurant des partis pris de mise en scène intéressants et symbolistes à souhait. On se demande en fin de compte, que va-t-il se passer pour Malcolm et Marie ? C’est le film de tout à chacun : 4/5. 

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