Caligula : c’était quoi, son problème ?

Portrait en marbre de l'empereur romain Caligula / Metropolitan Museum of Art, New York

Si je vous dis Caligula, quels adjectifs vous viennent en premier pour le caractériser ? Certainement pas « doux », « sage » ou encore « empathique ». Ou alors allez faire un petit détour par sa biographie avant de lire cet article… En effet, les mots que l’on associe le plus à cet empereur Julio-Claudien sont plutôt « cruel », « déséquilibré » voire… fou.

« Qu’ils me haissent, pourvu qu’il me craignent. »

Suétone, « Vie de Caligula », XXX

Il est certain que notre très cher Caligula n’a pas volé sa réputation. Devenu empereur par une succession de meurtres et de plans en tout genres en 37 après J.-C, son règne sera à l’image de cette accession au trône. Caligula ne fut imperator que pour courte durée, un peu moins de quatre ans. Seulement, cette période sera ponctuée de diverses humiliations, actes de torture et exils forcés perpétrés sur son propre entourage, le peuple en prenant aussi pour son grade. Ce tel déchaînement de brutalité dans lequel Caligula semblait se complaire fit couler beaucoup d’encre avant et après son assassinat en 41.

De nombreux historiens antiques réservèrent des chapitres entiers à diverses descriptions de ses actions perverses. Ces écrivains sont par exemple Suétone, Dion Cassius et Flavius Josèphe. La folie plus qu’étonnante de Caligula réussit ainsi à traverser les âges, jusqu’à la création de productions artistiques plus actuelles mettant encore une fois en avant sa cruauté. Nous pouvons par exemple penser à Caligula, pièce de théâtre d’Albert Camus (1944), ou encore à la série Roman Empire : Caligula, l’empereur (2019). Face à de telles informations, on ne peut qu’affirmer que Caligula avait une sacrée case en moins. Mais est-ce que cette folie était explicable par une pathologie psychiatrique quelconque ? Caligula était-il schizophrène, psychopathe ou bien bipolaire ? Essayons ensemble de décortiquer ces écrits antiques afin de trouver des réponses…

Deux hypothèses peu plausibles : schizophrénie et psychose paranoïaque

Caligula schizophrène ?

Avant de partir dans les détails, commençons d’abord par déblayer tout cela en mettant de coté des pathologies peu convaincantes, la première étant la schizophrénie. L’image d’un Caligula schizophrène nous a été dépeinte par une théorie d’Albert Esser en 1958 : « Caligula était schizoïde, sinon schizophrène ». Cette idée fut démentie moins de 10 ans après par Joseph Lucas, qui exprima plus de réserves. En effet, la schizophrénie est ponctuée de plusieurs caractéristiques communes que Caligula ne semblait pas totalement avoir :

Statue équestre de l’Empereur Caius Caligula / Queen Elizabeth II Great Court, British Museum de Liège
  • Une rupture avec la communauté sociale et un net repliement sur soi. Caligula n’a jamais présenté d’envies de se mettre à l’écart du monde qui l’entourait, se délectant même de trouver des idées plus perchées les unes que les autres pour mener la vie dure à ses pairs. Son éducation patricienne le prouve, ainsi que son goût prononcé pour la mise en scène de ses méfaits.
  • Des propos désorganisés, pouvant mener à l’invention d’une langue que seul le sujet comprend. S’il y a une chose qu’on ne peut pas enlever à Caligula, c’est très certainement sa qualité de bon orateur. Souvent, ce genre de propos désorganisés dont font preuve les schizophrènes sont accompagnés d’hallucinations visuelles et auditives. Aucun auteur ne mentionne ce genre de problèmes chez l’empereur.
  • Un comportement imprévisible. Pour le coup, nous retrouvons beaucoup de traces de comportements peu logiques dans le comportement de l’imperator. Caligula semblait perdre le contrôle de la réalité par instants, donnant lieu à des actions étonnantes comme le projet de nommer son cheval consul pour énerver ses sénateurs. Ces événements, que l’on compte par dizaine, laissent penser à un comportement schizophrénique mais qui ne peuvent confirmer totalement cette théorie vu le peu de concordance avec le reste des caractéristiques de ce trouble.

Et paranoïaque ? Non plus ?

Le deuxième élément à écarter de suite est celui de la psychose paranoïaque. Ici, cette pathologie peut se décrire par un sentiment de persécution constant ressenti par le malade, le menant à se méfier de tout et de tout le monde. Des sources écrites comme celles de Suétone tendent à montrer une certaine méfiance de la part de Caligula, notamment envers tout ce qui représente les instances judiciaires. De plus, la psychose paranoïaque peut préserver l’insertion socio-professionnelle du sujet : ce point est donc compatible avec sa facilité à prendre la parole en public ainsi qu’une certaine adaptation à son milieu.

Seulement, certains éléments viennent mettre hors course cette théorie. En effet, une personne atteinte de psychose paranoïaque est beaucoup plus sujette à la jalousie ou à certaines revendications précises pour régler les problèmes qu’elle rencontre. Aucune source ne montre Caligula sous cet angle, exception faite de sa mégalomanie assumée et de ses envies de grandeur. De plus, son hypersexualité (elle aussi pleinement assumée) et ses nombreuses mises en scène ne correspondent pas à une évolution classique de ce trouble.

Toutes les fois où il baisait le cou de sa femme ou de sa maîtresse, il ajoutait : « Cette belle tête tombera quand je voudrais ».

Suétone, Vie de Caligula, XXXIII

Des hypothèses un peu plus compréhensibles : une personnalité perverse ou un trouble bipolaire

Une grande présence de symptômes pervers

De nombreuses caractéristiques d’une personnalité perverse se distinguent chez Caligula, avec des symptômes associés. Avant de les énoncer, il faut rappeler une chose : il y a une différence entre « personnalité perverse » et « symptômes pervers ». Une personne pourrait très bien avoir des symptômes pervers sans avoir une personnalité perverse pour autant. Malgré cela, nous retrouvons de nombreuses caractéristiques de ce trouble chez Caligula :

Drusilla, Munich Glyptothek
  • Une déviation de la pulsion sexuelle. Inutile de rappeler tous les débordements sexuels de l’empereur : ils sont tellement nombreux qu’on y passerait la journée. La palme revient quand même à la confirmation de pratiques incestueuses sur ses jeunes sœurs. Sa préférée, Drusilla, a subit les pulsions de son frère dès l’âge de 11 ans ! Niveau consentement, on repassera.
  • Une tendance au mensonge et à la manipulation d’autrui. C’est une fois de plus un élément que l’on retrouve chez le jeune empereur. En effet, Caligula est bien connu pour avoir manipulé pour son propre chef, se débarrassant de ses alliés quand il jugeait ne plus avoir besoin d’eux. L’exemple de son accession au pouvoir est clair : Caligula s’est débarrassé de Gemellus, petit-fils de l’ancien empereur, une fois arrivé au pouvoir.
  • La jouissance de la souffrance de l’autre. La quasi totalité des sources nous décrivent Caligula comme sadique, confiant la torture de ses victimes à des sous-fifres pour se délecter de leurs douleurs. Les menaces de morts étaient fréquentes sous Caligula, et souvent appliquées.
  • La transgression de la loi. C’est en effet une caractéristique d’une personnalité perverse : la recherche de transgression. Ce point est le plus discuté concernant l’imperator, aucune source ne mentionnant ce type d’incident. Seulement, Caligula était en position d’imposer sa loi vu sa position, l’utilisant pour justifier ses actes. L’acharnement sur ses sénateurs, qu’il n’hésitait pas à humilier et à exécuter, peut être une piste.

Ces comportements peuvent aussi être mis en commun avec une maladie qu’aurait attrapé Caligula au cours de sa vie, en 37 après J.-C : la syphilis. Dans son stade tertiaire, cette dernière peut en effet avoir des effets similaires à une personnalité perverse.

Une possible bipolarité

Sculpture de Caligula, Musée du Louvre / Wikipedia

L’hypothèse de troubles bipolaires a été développée par Sachs en 1930. Ici, cette pathologie est caractérisés par une succession d’épisodes maniaques avec ou sans épisodes dépressifs, débutant chez le jeune adulte. Les personnes atteintes de bipolarité ont souvent des insomnies, ce qui est le cas chez notre empereur. De plus, la bipolarité peut aussi renvoyer à une facilité d’association d’idées chez son sujet, comme l’a montré Caligula lors de ses différents discours. Ce trouble est aussi ponctué d’épisodes délirants avec des idées de grandeur. L’imperator a plus d’une fois eu ces comportements, notamment dans un délire mégalomane et mystique en se croyant de nature divine.

« Il osait nommer Jupiter son frère »

Flavius Josèphe, Antiquités judaiques, livre XIX

Caligula était aussi connu par ses contemporains pour sa forte désinhibition sexuelle et ses dépenses inconsidérées. Ces caractéristiques peuvent mener au diagnostic d’un trouble bipolaire. Seulement, l’hypothèse peut être réfutée par l’absence chez Caligula d’exaltations d’humeurs ou d’euphorie en public, pourtant habituels chez les bipolaires. Par exemple, son culte de la divinisation pouvait être totalement adapté au mœurs de l’époque, ne relevant donc pas d’un projet délirant.

Cette hypothèse reste tout de même intéressante, car elle peut être mise en lien avec un autre mal : la maladie de Basedow. Ce mal touchant la thyroïde est caractérisé par de nombreux troubles neuropsychiques : nervosité, insomnie, bouffées d’excitation… Nous pourrions donc faire un lien avec la mystérieuse maladie dont a souffert l’empereur en 37 après J.-C, l’écartant un temps de la fonction impériale.

Conclusion générale

Pour conclure, nous avons vu que différentes hypothèses pouvaient être confirmées ou démenties concernant une possible pathologie psychiatrique chez l’empereur Caligula. La première idée la plus plausible est celle d’un trouble bipolaire, possiblement renforcé par une maladie de Basedow. Mais un second élément reste intéressant : une personnalité perverse, associée ou non à une syphilis tertiaire. Notre enquête ne pourra jamais être vraiment aboutie, étant donné que toutes les informations concernant cette folie nous viennent d’écrivains hostiles à Caligula. De plus, nous n’avons aucun moyen de récupérer ses ossements, disparus depuis bien longtemps, pour les mettre à l’étude. Mais la possibilité d’une pathologie psychiatrique reste réelle. Suffit de voir cette citation…

Il ne faisait guère périr ses victimes qu’à petits coups réitérés, et l’on connaît de lui ce mot qu’il répétait souvent : « Fais en sorte qu’il se sente mourir. »

Suétone, Vie de Caligula, XXX

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