Mort à 2020 : mockumentaire drôle, mais opportuniste et auto centriste

Affiche officielle de "Mort à 2020" sur Netflix

Avec deux confinements à la clé, on peut dire que Netflix a fait les belles heures de centaines de millions de personnes à travers le monde. Plaisir dématérialisé mettant un coup de pied à la salle obscure dont personnellement mon attachement est irascible. Revenons ensemble sur Mort à 2020, faux documentaire de Netflix assez décevant.

L’essor des plateformes est indubitable et c’est plutôt mérité quand on voit la productivité et la diversité de celles-ci. On pense en premier lieu à Netflix qui avec son compte Twitter crée une véritable image de marque. Fait important de ce déplacement numérique, le martèlement publicitaire de la marque est remplacé par un système de conseils via les réseaux sociaux. Les consommateurs promeuvent eux-mêmes ce géant. Une diversité absolument incroyable de leurs séries à leurs documentaires sans oublier leur catalogue de films et leurs créations originales auxquelles participent David Fincher, Martin Scorsese ou encore Steven Soderbergh.

Et depuis quelques mois, c’est maintenant la multiplication de ces plateformes qui noie les gens dans un enchevêtrement de contenus de Prime Video, à Apple TV+ en passant par Disney+ et ces 12 000 nouvelles séries attendues sur Star Wars. Intéressant culturellement, mais tuant à petit feu la salle et cette expérience collective. En France, ces services mettent en étendard le patrimoine national avec Henri par la Cinémathèque française, Slash pour France Télévisions ou Salto fraîchement arrivé, mêlant les programmes de TF1, France Télévisions et M6 et quelques acquisitions. Alors pourquoi parler de ça ? En vérité, le titre de ce film, Mort à 2020, montre que cette année, malgré les thématiques du film non moins importantes, a vu le cinéma muté drastiquement. Nous en parlerons plus largement bientôt.

De l’anxiogène Black Mirror au mockumentaire dénonciateur

Black Mirror reste avant tout une des premières séries qui a marqué Netflix et de façon tout à fait significative de part la représentation – anxiogène, pessimiste si j’étais dans le déni – tout à fait probable et déconcertante de vérité. Six saisons et un film interactif plutôt casse-tête plus tard, les créateurs de la série sont de retour pour cette fin 2020 sur le plan satirique et humoristique. Ils dressent un bilan sous la forme d’un mockumentaire, qui au cinéma désigne un faux documentaire fictif, avec Hugh Grant, Lisa Kudrow, Samuel L. Jackson, Leslie Jones et d’autres. Réalisation donnée à Al Campbell et Alice Mathias, premier film pour ces deux inconnus.

Le projet a beaucoup motivé Charlie Brooker, créateur de la série, qui de 2010 à 2016 aura proposé ces Wipe où il revient avec humour sur l’année passée. Avec la série et son essoufflement actuel, c’est donc un retour légitime et intéressant qui se profilait pour ce programme annoncé assez tardivement en décembre par la plateforme. Il est évident que le genre du mockumentaire est vraiment intéressant, car il donne un aspect méta, devenu trop rare ou mal exploité de nos jours au cinéma. Il a pu exister dans quelques séries comme The Office, Parks and Recreations ou, pour quelques occasions, Community (aka ma série préférée, foncez-la voir) qui se lançaient dans ce champ.

Le cinéma, lui aussi, mais plus rarement ou sous différentes formes comme le film parodique chez Armando Iannucci dans In the loop (2009) et La Mort de Staline (2017). Ce genre a vachement été popularisé par le biais du film d’horreur avec le fameux found footage, proposant donc le film comme un enregistrement vidéo filmé souvent par les protagonistes. Cela amène donc une caméra instable tout comme le son. Sous-genre popularisé par Le Projet Blair Witch (Daniel Myrick et Eduardo Sánchez, 1999), puis la franchise Paranormal Activity (2009-2015).

Un humour féroce, mais un rendu pas assez réfléchi

Disons que sur cet aspect satirique et humoristique, Brooker a mis de sa pâte et les blagues fusent en fonctionnant quasiment à chaque fois. Humour à l’américaine, mais principalement à l’anglaise avec des pics et des blagues osées, bien amenées, et ardentes. Sur ça, le métrage de 70 minutes fonctionne parfaitement. Rajoutez à cela, l’incroyable voix-off et les prestations absolument incroyables de l’intégralité des acteurs. Néanmoins, j’aimerais pouvoir mentionner en particulier Lisa Kudrow campant le rôle d’une porte-parole officieuse de Trump très très drôle où les mimiques et le ton de la voix sont exceptionnels et cette maman un peu extrémiste jouée par la plus que sous-cotée Cristin Milioti, que l’on retrouve dans le fabuleux et encensé Palm Springs (Max Barbakow, 2021). En ressort l’importance de voir ce film en version sous-titrée pour comprendre les blagues, seule option proposée par le service.

Le métrage fait la part belle également, et c’est tant mieux, à dénoncer les abus ou les comportements en particulier l’assassinat de George Floyd le 25 mai 2020 ou encore la normalisation des fake news par le presque ancien président Trump. Par son ton, sa pugnacité et cet humour dénonciateur, le film de Campbell et Mathias fait du bien par l’unité et la fraternité face à ces injustices mises en exergue. Il n’en reste pas moins une œuvre cinématographique irrégulière, car elle oscille la plupart du temps entre cet humour vif et ces dénonciations ne permettant pas au spectateur de s’y retrouver, car il ne sait pas s’il faut rire ou pleurer notamment par les apparitions du personnage joué par Leslie Jones.

Ce mockumentaire sort de sa zone de nombreuses fois et casse cette ambiance humoristique formidable. Il ne prend pas le parti-pris de se moquer jusqu’au bout ou de partir sur un manifeste et un vrai film qui dénonce. Ce qui reste intéressant tout de même, c’est les blagues et les exagérations qui nous paraissent totalement probables rendant le film tout à fait intelligent et fort. Il montre l’absurdité de cette époque, de certaines situations et dirigeants politiques. Malgré ces points forts, de l’opportunisme surgit du métrage. On sent que le film est un peu bâclé pour le sortir à la période propice à le regarder et donc, je trouve, fait le minimum syndical. Un manque clair de recul sur l’année pour laisser les idées mûrir et aller jusqu’au bout du concept.

En résulte là un projet, peut-être inconsciemment, auto centriste où les États-Unis sont le nombril du monde – avec le Royaume-Uni – alors que la France, l’Europe et le monde ont vécu une année catastrophique socialement, sanitairement, écologiquement, économiquement, humainement… Cet auto centrisme est plutôt désagréable quand on voit que l’idée ne va pas à son maximum et qu’il aurait été intéressant de pousser l’idée aux thématiques mondiales dans peut-être un format qu’ils connaissent, la série, mockumentaire et non anthologique cette fois. Auto centrisme et proposition pas assez mûrie mélangeant maladroitement l’humour à des messages. Notons tout de même que la proposition est très intéressante et diffère de cette redondance filmique ou sérielle avec un humour top, des acteurs fabuleux – j’insiste sur Kudrow et Milioti – et une dénonciation nécessaire : 2,5/5.

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *