Ce jour-là, le 11 novembre 1918

Un officier avec un portrait endommagé du Kaiser, Première Guerre Mondiale (colorisée par mes soins).

Le 11 novembre 1918 à 11 heures, les clairons sonnent le cessez-le-feu. S’en suivent les clochers des églises, qui retentissent dans toute la France, annonçant la fin de quatre années d’une véritable boucherie. Pourtant en Alsace, on célèbre déjà la victoire mais dans les Ardennes, on continue à tomber sous le feu ardent de l’ennemi. Pour cette chronique dédiée à l’Armistice, je vous propose un bref retour sur ce conflit majeur du XXe siècle, pour ensuite plonger dans ce jour capital, le 11 novembre 1918.

Une du journal Le Radical datant du 12 novembre 1918 / Retronews (BNF)

Partir la fleur au fusil

Comment résumer en seulement quelques lignes cette guerre qui a marqué et marque encore les esprits, tant par sa cruauté que par ses victoires ? Tout commence le 1er août 1914. À Paris, les hommes sont informés dès 16h grâce aux affiches de la mobilisation générale placardées au coin de la Concorde et de la Rue Royale. Depuis le 1er août ces affiches sont prêtes, il ne manque plus qu’à écrire cette date : 2 août 1914 (date à laquelle la mobilisation commence).

Et en province?

En province, les hommes et les femmes sont dans les champs. Il est 16 heures lorsque le tocsin sonne. Même si ils habitent, pour la plupart, loin de la capitale nombreux sont ceux qui savent que le tocsin est synonyme de mauvais présage. Pendant longtemps il était annonciateur de danger imminent, de révoltes, ou bien de rassemblement en urgence de la population.

C’est d’ailleurs le tocsin qui a annoncé à minuit le soulèvement des Sans-Culottes de tous les faubourgs parisiens pour la prise des Tuileries le 10 août 1792.

Le départ

Dès le lendemain, on commence à quitter les foyers. Les adieux sont déchirants pourtant on se rassure en se disant qu’on sera de retour avant Noël. Même si la stupeur a envahi la plupart de ces villages, les femmes pleurent mais les hommes eux, pris d’un élan de patriotisme, chantent et rient. De retour chez eux, chacun consulte son livret militaire lui indiquant quelle conduite est à tenir en cas de mobilisation. Ensuite vient l’organisation pour ces hommes de rejoindre leur régiment.

Arrivés à la caserne, il faut s’équiper : le barda du Poilu était de 20 kilos, sans ajouter le poids supplémentaire ajouté par la pluie qui alourdissait les sacs et l’uniforme. Afin d’envoyer ces soldats vers leur zone de concentration, les chemins de fers français ont été largement mobilisés. Entre le 1er et le 20 août 1914 ce sont près de 16 500 trains militaires qui ont circulé en France. Pour la plupart de ces soldats, le voyage entre leur caserne et leur zone de concentration est leur premier long voyage. Aussi, on ne sait pas où l’on va, certains pensent qu’on les emmène vers l’Est.

Une chose est sûre, on les emmène tout droit vers ce qui va rapidement devenir une boucherie. La preuve en est qu’à la fin du mois d’août, plusieurs dizaines de milliers de jeunes Français ont déjà trouvé la mort sur les champs de bataille.

Ordre de mobilisation générale datant du 2 août 1914

La Grande Guerre

C’est à la mi-août que les premiers combats commencent. Mais à force d’épuisement, les troupes allemandes et françaises commencent à creuser des tranchées pour ne pas reculer davantage. C’est le début de la guerre des tranchées, plus communément appelée guerre de position, et qui va perdurer jusqu’en 1918. L’uniforme du soldat français a valu bien des critiques à cause de sa trop forte visibilité : il faut dire qu’en portant un pantalon rouge et un bleu clairvoyant, la discrétion n’était pas au rendez-vous.

Puis, au fur et à mesure que la guerre avançait, les Poilus ont adopté le fameux uniforme couleur bleu horizon. Mais 14-18, c’est aussi l’année 1916 avec ses grandes victoires. La plus mémorable, la bataille de Verdun, a duré 9 mois infligeant alors des pertes colossales chez les deux camps. Mais il y a aussi la Somme, la bataille du Jutland.

François Flameng était l’un des premiers peintres à être missionné par le musée de l’Armée pour peindre le conflit. En 1916, il arrive devant Verdun. Dans une lettre adressée au général Niox (le directeur du musée de l’Armée), il y raconte son expérience. On peut y sentir toute la tristesse et l’atmosphère lourde émanant de l’endroit:

[…] Si vous saviez combien mon cœur est ému, attendri et pitoyable quand je pense à ceux qui meurent derrière les collines qui s’étagent en face de moi. Quand je vois les obus formidables tomber, furieux sur nos lignes, j’ai envie de me mettre à genoux et de prier pour les héros sublimes et inconnus, pour les héros sans gloire qui auront sauvé la patrie et l’humanité. Car, ne l’oublions pas, c’est le fantassin, c’est monsieur tout le monde, jeunes, vieux, riches, pauvres, qui auront vaincu.

Lettre au général Niox, François Flameng (1856-1923).

En 1917 les Américains arrivent sur le sol français pour prêter renfort à la Triple Entente. Leur aide est capitale, surtout après l’épouvantable déroute française.

Parler de la Grande Guerre, c’est aussi parler des conditions de vie inhumaines. Les poux, les rats, la boue, la dysenterie, le froid glacial, les maladies, les balles perdues. Tout cet orchestre de la dure réalité de la guerre laisse parfois place à des songeries nocturnes, si bien retranscrites par les war-poets (poètes combattants) britanniques. L’un d’entre eux, Richard Aldington avec Vivantes sépultures (traduction par Sarah Montin) montre bien la contradiction qu’il y a à être poète et soldat à la fois :

Une nuit glaciale que les canons se taisaient

Le dos contre la tranchée,

J’écrivais des haikus

Sur la lune et les fleurs et la neige :

Mais la course spectrale de grands rats

Gorgés de chair humaine

M’emplit d’effroi.

L’Armistice

En 1918, les Allemands ont de grandes ambitions, très vite stoppées par la riposte alliée. En mars 1918, ils menacent de bombarder Paris avec la grosse Bertha : redoutable canon possédant un calibre de 420mm. Dès avril, le maréchal Foch fraîchement nommé à la tête des opérations franco-anglaises sur le front occidental, parvient à détourner l’offensive allemande sur la Somme. En mai, surpris par la rupture du front du Chemin des Dames, il arrive tant bien que mal à contenir la poche allemande. En juillet, il peut enfin passer à la contre-offensive. La cuisante défaite de l’armée allemande en août à Montdidier engendre la retraite générale de cette dernière.

La force de l’armée américaine est concentrée sur les saillants de Saint-Mihiel en septembre 1918. Pour le général en chef des armées allemandes, la guerre est perdue mais il ne l’assume pas publiquement. Ce n’est que le 11 novembre que les représentants civils signent l’arrêt des combats : l’Armistice.

La fin de quatre années de profondes déchirures

À 11 heures, les cloches de toutes les églises de France retentissent. Les Français descendent dans la rue, exaltant alors leur joie en cette fin de quatre années de carnage humain. Pourtant, au front, on se bat encore. C’est dans les Ardennes que se joue cette dernière bataille, plus précisément à Vrigne-Meuse. La dernière victime de la guerre est Augustin Trébuchon mort d’une balle dans la tête à 10h55.

Une heure plus tôt, ce soldat de première classe apportait l’Armistice mais cette fois-ci, le message était d’une toute autre ambiance : c’était l’annonce de la soupe à 11h30. Non loin de son cadavre encore chaud se trouvait son ami, l’agent de liaison Georges Gazareth qui partait à la recherche d’un clairon pour faire sonner le cessez-le-feu. Une fois le clairon trouvé, le capitaine Lebreton se trouve face à un gros problème : le clairon du régiment, Octave Delaluque ne sait plus en jouer. Le capitaine lui siffle l’air et c’est ainsi qu’au milieu des obus pleuvant encore, que le cessez-le-feu retentit. Loin de l’euphorie des grandes villes, en campagne on pleure les morts, les orphelins et les veuves.

L’Armistice dans la culture

Le 11 novembre 1918 n’a pas laissé les artistes indifférents, au contraire c’était la source d’exprimer toute l’intensité de cette journée dans des poèmes, des peintures, des photographies etc. Du côté britannique, le war-poet britannique Siegfried Sassoon, avec son poème Tout le monde chanta (traduction par Sarah Montin), nous offre une description joyeuse de l’Armistice:

Tous, soudain, se mirent à chanter
Et je fus pénétré de tant de joie,
Comme des oiseaux prisonniers trouvant leur liberté,
De leurs ailes folles traversant les blancs
Vergers et les champs verts foncés ; plus haut, plus loin – puis plus.
 
La voix de tous soudain s'éleva
Et la beauté vint comme le soleil couchant,
Mon cœur trembla de larmes ; et l’horreur
S’éloigna…Ô, mais Tous
Étaient des oiseaux et leur chanson sans paroles ; leur chant sera sans fin.

Le peintre français d’origine américaine Frank Myers Boggs nous propose une vision parisienne de l’Armistice à travers la peinture :

Frank Myers Boggs, Jour de l’Armistice, 1918

Enfin, en photographie, l’exaltation de la foule est d’autant plus présente puisqu’on peut capturer sur le vif les expressions.

Paris, des soldats accompagnés de la foule parisienne défilent dans la rue royale le jour de l’armistice.

Un immense merci à Alexandre Page, historien de l’art et écrivain, pour son aide sur les éléments biographiques de François Flameng et sur la lettre adressée au général Niox. Ainsi qu’à Sarah Montin, maître de conférences à l’université Sorbonne-Nouvelle et spécialiste de ces poètes-combattants britanniques, qui a pu me donner des suggestions de poèmes, des éléments introductifs mais aussi me traduire Tout le monde chanta. Merci à eux pour leur aide cruciale dans l’écriture de cette chronique.

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